Seconde Guerre mondiale : « Une culture du secret persiste dans le vignoble bordelais » sur l’Occupation

INTERVIEW Le journaliste Antoine Dreyfus vient de publier « Les raisins du Reich », une enquête sur « l’affairisme débridé » entre plusieurs prestigieux vignobles français, dont le Bordelais, et l’Allemagne nazie

Propos recueillis par Mickaël Bosredon
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Couverture du livre Les raisins du Reich, d'Antoine Dreyfus
Couverture du livre Les raisins du Reich, d'Antoine Dreyfus — Flammarion
  • Le journaliste Antoine Dreyfus a cherché à lever le voile sur les liens qu’entretenaient certains professionnels du vin avec les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale.
  • Dans le Bordelais, il s’est heurté à une véritable omerta.
  • En déterrant plusieurs documents, il montre toutefois que plusieurs négociants ont largement dépassé le cadre de la vente forcée avec l’occupant.

Confronter certains vignerons, négociants et producteurs, à un passé embarrassant… C’est l’ambition du livre Les raisins du Reich, du journaliste Antoine Dreyfus. L’auteur a sillonné durant deux ans quatre vignobles français - dont le Bordelais - qui, loin d’avoir été pillés par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, ont au contraire largement commercé avec l’Allemagne sous l’Occupation. Certains négociants se sont même (beaucoup) enrichis pendant cette sombre période. 20 Minutes a interrogé Antoine Dreyfus sur cette enquête passionnante.

Le journaliste et écrivain Antoine Dreyfus

Pourquoi vous-êtes vous intéressé au monde du vin sous l’occupation allemande, 80 ans après ?

Il y a eu des travaux d’historiens sur le sujet [notamment Les vins de Bordeaux à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, de Sébastien Durand] mais cela reste encore un pan méconnu de l’histoire, alors que le vin est un symbole très fort de la France. Et j’ai voulu l’aborder avec une démarche de journaliste, en allant confronter cette histoire au monde du vin d’aujourd’hui.

Justement, ce qui frappe dans votre livre, c’est le parcours du combattant pour obtenir des informations auprès des professionnels actuels. Le sujet reste tabou ?

Clairement, et particulièrement dans le Bordelais. La Bourgogne regarde cette histoire en face, la Champagne défend une vision «résistencialiste» - qui a existé, même si c’était une Résistance de la fin de l’Occupation - mais accepte le dialogue, dans le Bordelais personne ne m’a reçu. Il y a une culture du secret qui persiste, et certains considèrent que quatre années plus ou moins sombres, dans la longue histoire de domaines parfois centenaires, ce n’est pas énorme.

Vous soulignez que lors du découpage de la France après l’invasion allemande, les quatre vignobles les plus prestigieux se retrouvent du côté de la zone occupée, et que ce n’est pas dû au hasard…

En effet, même s’il n’existe pas à ce jour d’explication officielle. Mais on ne peut que constater que la ligne de démarcation inclut la Champagne, une partie de la Bourgogne, le Bordelais et le Cognac. Et ce dont on est sûr, c’est que les vins sont un enjeu stratégique pour l’Allemagne nazie, et cela dès 1939, alors que le secteur est dominé par la France.

Vous dites aussi que contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas eu de pillage des caves françaises. Au contraire, les Allemands ont rapidement créé des centrales d’achat et ont acheté les vins français à très bon prix…

Il y a eu quelques pillages, qui sont surtout le fait de Göring [bras droit d’Hitler] et de quelques soldats allemands. Mais très vite, les Allemands mettent en place des centrales d’achat, avec des Weinführer dans chaque région viticole qui sont chargés d’acheter du vin, grâce à l’argent de la colossale indemnité d’occupation que la France verse à l’Allemagne. Cela met en place un système dans lequel plus on est proche du Weinführer, plus on vend. Du point de vue allemand c’est très malin, car cela permet d’acheter la paix sociale. Le monde du vin craignait bien plus les réquisitions du régime de Vichy, qui payait peu, voire pas.

A Bordeaux, le Weinführer qui est nommé par l’Allemagne s’appelle Heinz Boemers, et quand il arrive c’est le soulagement chez les professionnels…

Heinz Boemers est un très grand professionnel du vin, il est francophone, et tout le monde le connaît à Bordeaux. Il est ami avec Louis Eschenauer, qui est le numéro un des négociants dans le Bordelais, avec qui il a fait des affaires avant même la guerre. Et tous deux vont continuer à en faire sous l’Occupation, rachetant même des domaines.

La secrétaire de Boemers, Gertrude Kircher, va jouer un rôle primordial à la Libération, pour permettre de comprendre cette relation entre le monde du vin bordelais et les Allemands…

En août 1944, la Gironde, qui est très résistante, se libère elle-même, et avant de prendre la fuite Boemers ordonne à sa secrétaire de brûler tous les documents. Elle n’en fait rien et donne tout aux FFI [Forces françaises de l’intérieur]. Elle raconte tout ce qui s’est passé, surtout avec les négociants. C’est là qu’on voit que Boemers achetait essentiellement de très bons vins, c’est pourquoi ces histoires qui veulent nous faire croire que les vignerons auraient délibérément vendu de la piquette à des Allemands qui n’y connaissaient rien, sont totalement fausses, hormis peut-être quelques exceptions.

Les vignerons et négociants mis en cause, estiment, eux, qu’ils n’avaient pas le choix…

Beaucoup de professionnels se sont en effet justifiés à la Libération, en disant qu’ils étaient obligés de vendre. Mais jusqu’où va-t-on pour vendre son produit ? Est-on vraiment obligé d’adhérer à une association qui s’appelle Les amis du maréchal, ou au Groupe collaboration ? D’organiser de somptueux dîners avec des officiers allemands ? Certains ne cachent pas leur grande sympathie pour l’Allemagne, et il y a de nombreux cas qui dépassent largement le cadre des ventes forcées. Et surtout, il faut prendre en considération que des négociants se sont énormément enrichis durant cette période de privation pour l’ensemble des Français, qui vivaient très mal. A la Libération, il y a quand même eu des condamnations pour enrichissement illicite.

Même s’il y a eu des résistants chez les vignerons, vous dites que le monde viticole a assez peu résisté. Pourquoi ?

Plusieurs vignerons ont caché des aviateurs, des Juifs, des résistants, il faut évidemment le souligner. Il y a eu des Gaullistes, dont Bernard de Nonancourt en Champagne, qui est une figure importante de la Résistance, et qui développera après la guerre la marque Laurent-Perrier. Mais, globalement, le monde viticole a assez peu résisté. Cela s’explique, et se comprend, par le profil des professionnels. C’est plus compliqué de résister quand on a 40 ou 50 ans, des enfants et une exploitation agricole à mener, que lorsqu’on a 18 ans et rien à perdre. Toutefois, il y a aussi eu une adhésion idéologique assez forte au pétainisme. Pétain n’a de cesse d’exalter le vin, ce produit qui vient de la terre, et qui a permis, selon lui, de gagner la Grande Guerre de 14-18.

Les raisins du Reich, 228 pages, 21 euros. Ed. Flammarion.