Gironde : Deux négociants réfutent avoir triché pour favoriser leurs châteaux dans le classement des Saint-Emilion

PROCES Hubert de Boüard et Philippe Castéja comparaissent devant le tribunal correctionnel jusqu’à mardi pour « prise illégale d’intérêts »

20 Minutes avec AFP
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Tous les dix ans, le classement des vins de Saint-Emilion doit être revu.
Tous les dix ans, le classement des vins de Saint-Emilion doit être revu. — Chris Warren/SUPERSTOCK/SIPA
  • Deux propriétaires de domaines viticoles réputés sont jugés jusqu’à mardi par le tribunal correctionnel de Bordeaux pour « prise illégale d’intérêts ».
  • Il leur est reproché leur implication présumée, à des degrés divers, dans le classement 2012 des grands crus de Saint-Emilion, synonyme de retombées commerciales et financières conséquentes.
  • Ils ont réfuté ce lundi avoir voulu tirer parti de leur position pour favoriser leurs propriétés au détriment de celles écartées du classement.

Ils nient toute intention d'avoir voulu favoriser leurs domaines. Deux grandes figures du Bordelais ont réfuté, lundi, avoir influencé l’élaboration du classement 2012 des grands crus de Saint-Emilion​. Hubert de Boüard, 65 ans, et Philippe Castéja, 72 ans, sont accusés par trois propriétés familiales qui ont vu « le ciel leur tomber sur la tête » après leur déclassement. Le copropriétaire du célèbre Angélus et l'important négociant et propriétaire de château Trotte Vieille doivent répondre jusqu'à demain, mardi, de « prise illégale d’intérêt » devant le tribunal correctionnel de Bordeaux pour leur implication présumée dans ce classement synonyme de retombées commerciales et financières conséquentes.

En 2012, la nouvelle hiérarchie a promu Angélus premier grand cru classé « A », au sommet de la pyramide, et maintenu Trotte Vieille « B ». Huit autres propriétés pour lesquelles Hubert de Boüard était consultant ou superviseur étaient récompensées (sur 82 distinguées). Or, les deux prévenus, qui risquent jusqu’à cinq ans de prison et 500.000 euros d’amende, étaient membres du comité national des vins de l’Institut national de l'origine et de la qualité (Inao), rattaché au ministère de l’Agriculture. Cet organe a validé le règlement du classement et ses résultats, élaborés par une commission dont il avait nommé les membres.

« Soixante ans de travail détruits pour mon père »

« A l’Inao, j’ai respecté la règle du début à la fin, a assuré Hubert de Boüard, également membre de l’Organisme de défense et de gestion (ODG) des vins de Saint-Emilion. Je me suis abstenu de voter sur la liste des membres de la commission de classement. » Zone grise du dossier, les écrits de l’Inao ne permettent pas de savoir précisément qui a dit ou fait quoi à telle réunion. Philippe Castéja, moins actif que son coprévenu selon l’enquête, a utilisé la même ligne de défense. Il a assuré n’avoir « jamais participé aux décisions de l’Inao » sur le classement et fait valoir ses « racines médocaines », autre grand terroir bordelais, pour expliquer qu’il « connaissait très mal » le dossier Saint-Emilion.

Fille du propriétaire de Corbin-Michotte, un des châteaux plaignants, Isabelle Boidron a témoigné de l'« écœurement total » des trois générations d’exploitants quand le couperet est tombé en 2012 : « Soixante ans de travail détruits pour mon père », dont le vin avait toujours été classé. Elle a affirmé avoir « rapidement » compris que son château était victime d'« irrégularités » et de « malveillance ». Un « comité informel » de quatre personnes de l’ODG, parmi lesquelles Hubert de Boüard, a échangé pendant un an et tous ont été classés ou promus, a-t-elle assuré. « Et maintenant, nous sommes le mouton noir de Saint-Emilion », a-t-elle regretté, citant des vexations subies par sa famille.

Des « dérives sur fond d’enjeux financiers parfois énormes »

La longue procédure a connu de multiples rebondissements, notamment en 2019 un rare appel par le parquet de Bordeaux [qui avait requis un non-lieu] de la décision de renvoi en correctionnelle. « Une situation particulière », a admis le président.

Malmené en justice, avec un autre contentieux - administratif - en cours depuis neuf ans, le classement 2012 est également bousculé en interne puisque les historiques châteaux Ausone et Cheval-Blanc, premiers grands crus classés « A » depuis l’origine, n’ont pas candidaté pour 2022. Ils jugent que la notation laisse trop de place à des « éléments secondaires » (notoriété, accueil du public, etc.) face aux « fondamentaux » (terroir, dégustation etc.). Témoin appelé lundi par les parties civiles, l’œnologue bordelais Franck Dubourdieu a, lui, assuré que les classements renouvelables comme celui de Saint-Emilion (tous les dix ans) étaient « malades » à cause de « dérives sur fond d’enjeux financiers parfois énormes ».