Bordeaux : L’incroyable histoire du sauvetage d’une église du XVe transformée en parking

PATRIMOINE Un peu plus d’un an après la diffusion sur les réseaux sociaux de la photo d’une chapelle du XVe siècle transformée en parking dans le centre de Bordeaux, l’édifice vient d’être classé au titre des monuments historiques par la ministre de la Culture

Mickaël Bosredon
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La chapelle sert dsormais de parking à voitures.
La chapelle sert dsormais de parking à voitures. — Jean-Pierre Nicolas
  • La ministre de la Culture a décidé au mois d’août du classement d’office aux monuments historiques de cette chapelle du XVè siècle située rue du Mirail dans le centre de Bordeaux, en raison de « son grand intérêt historique » et de « son état sanitaire. »
  • Invisible depuis la rue, cette chapelle était quasiment inconnue du grand public, jusqu’à ce qu’une photo la montrant transformée en parking ne soit diffusée sur les réseaux sociaux.
  • Un historien spécialiste de l’Aquitaine anglaise au Moyen-Age, s’était alors saisi du dossier et avait monté un collectif pour mobiliser des citoyens.

C’est une photo qui a peut-être changé le cours de l’histoire pour cette chapelle du XVe à Bordeaux. Cette image de la nef occupée par des véhicules, prise par un voisin et diffusée sur les réseaux sociaux en 2020, a en effet suscité une vive émotion, et a été à l’origine de la création du « Collectif 1120, Sauvons l’église Saint-Jacques de Bordeaux » par l’historien Guilhem Pépin, diplômé d’Oxford et spécialiste de l’Aquitaine des rois d’Angleterre.

Un peu plus d’un an plus tard, la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, « a décidé de classer d’office au titre des monuments historiques la chapelle Saint-Jacques, considérant [son] grand intérêt historique et architectural ainsi que [son] état sanitaire » a-t-on appris dans un communiqué du ministère le 19 août dernier.

« Quand j’ai vu cette photo, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose »

La présence d’une chapelle du Moyen-Age au 10, rue du Mirail était bien répertoriée, une plaque en plomb dans la rue en témoigne. Il s’agit de la chapelle de l’hôpital-prieuré Saint-Jacques du XIIe siècle, transformée au XVe. Mais elle était quasiment tombée dans l’oubli, et restait inconnue de la plupart des Bordelais, l’édifice étant invisible depuis la rue. « Personnellement, je n’ai appris son existence que vers 2016-2017, en lisant à la bibliothèque de Bordeaux un article écrit en 2015 par un historien, Samuel Drapeau, raconte Guilhem Pépin. Je savais qu’il y avait eu un hôpital-prieuré à cet endroit, mais j’ignorais qu’il y avait encore une chapelle, je pensais que ça avait totalement disparu. »

Le site appartient à une particulière, une Bordelaise que Guilhem Pépin rencontre alors. « La discussion a été cordiale, mais elle ne m’a pas fait rentrer à l’intérieur. Je n’ai pas poussé les investigations davantage. Puis quand j’ai vu cette photo de la nef surgir en mars 2020, sur la page Facebook "Bordeaux, je me souviens", là je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose car c’était devenu un garage privé, et l’ensemble était assez délabré. » La propriétaire, qui avait racheté ce bien en 1997, utilisait effectivement la nef pour louer des places de parking.

« Comme la chapelle n’était pas protégée aux monuments historiques, elle pouvait être détruite ou transformée. Une intervention s’avérait d’autant plus urgente que la voûte du chœur s’était effondrée au début des années 2000. » L’historien veut donc obtenir un classement, et crée le collectif 1120 [date de la création de l’hôpital-prieuré Saint-Jacques] pour mobiliser des citoyens. « Cela a commencé à faire bouger les choses. »

« Rare témoignage du passé médiéval de Bordeaux »

La municipalité, sous l’ancienne majorité puis la nouvelle, se mobilise à son tour. La ville a ainsi fortement soutenu, le 28 janvier dernier, une mesure de protection devant la commission nationale du patrimoine et de l’architecture.

Dernier vestige de l’hôpital-prieuré Saint-Jacques, ensemble fondé en 1120 pour l’accueil des pèlerins du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle par le duc Guillaume IX, grand-père d’Aliénor d’Aquitaine, la chapelle Saint-Jacques (ou Saint-James en gascon) constitue « l’un des rares témoignages du passé médiéval de Bordeaux » souligne le ministère de la Culture. « Plus largement, elle illustre l’histoire de l’accueil des pèlerins et des indigents tout au long de l’Ancien régime. Transformée à la Révolution en salle de spectacle (Théâtre Molière), elle retrouve une vocation religieuse au XIXe siècle puis passe en mains privées. »

« Ce monument vient enrichir notre connaissance du pèlerinage de Saint-Jacques, et permet d’appréhender beaucoup de sujets relatifs à l’histoire médiévale de Bordeaux, analyse Stéphane Gomot, conseiller municipal pour le patrimoine, les musées, l’archéologie et la mémoire. A Bordeaux, on baigne dans le XVIIIe siècle, mais l’histoire de la ville ne se cantonne pas à ce XVIIIe glorieux, et grâce à ce monument on peut juger de la manière dont les congrégations religieuses se sont installées dans cette partie de Bordeaux au Moyen-Age, le tissu urbain dans ce faubourg sud étant directement lié à cette période. »

Des travaux de conservation et de restauration à mener

Le classement d’office au titre des monuments historiques, a été prononcé « à l’unanimité de la commission, l’actuel propriétaire de l’édifice n’ayant pas donné son accord au classement et laissant l’édifice continuer de se dégrader de manière inquiétante », poursuit le communiqué du ministère de la Culture.

« Cela ne veut pas dire que l’édifice est sauvé, car il faut maintenant réaliser des travaux de conservation et de restauration, prévient Guilhem Pépin, mais c’est une étape très importante. Désormais, le bâtiment ne peut plus être transformé en appartements ou en hôtel, car il y a eu des projets de cette nature par le passé. » Longue de 30 mètres, sur 10 mètres de large, la chapelle représente plus de 400 m2 au sol si l’on compte les espaces autour. En plein centre de Bordeaux.

« Prématuré de se prononcer sur le devenir de ce bâtiment »

Stéphane Gomot confirme que le classement « va donner des pouvoirs particuliers à l’Etat, pour outrepasser l’absence de volonté de la propriétaire de faire des travaux, et le plus urgent est bien de consolider le bâtiment. » En revanche, le conseiller municipal estime qu’il est « prématuré de se prononcer sur son devenir. »

Quant à la photo du parking dans la nef, l’élu confirme qu’elle a bien joué un rôle dans cette histoire, mais il estime que c’est « une conjonction de phénomènes » qui a permis le sauvetage de l’édifice. « Il y a eu dans le même temps une redéfinition du périmètre du secteur sauvegardé - qui s’appelle désormais site patrimonial remarquable - et qui a inclus la rue du Mirail, c’est à ce moment que l’Etat s'est penché sur le dossier. La photo a surtout permis que l’affaire devienne un sujet médiatique. »