Bordeaux : « Cet épisode de gel vient d’anéantir une partie significative du travail des vignerons et de la récolte »

GEL PRINTANIER Malgré les opérations de brûlage qui se sont succédé dans le vignoble entre mardi et jeudi, le bilan de l’épisode de gel qui s’est abattu sur la Gironde, s’annonce désastreux pour les viticulteurs

Mickaël Bosredon

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Des opérations pour réchauffer les vignes ont été menées, face à l'épisode de gel qui a touché la Gironde
Des opérations pour réchauffer les vignes ont été menées, face à l'épisode de gel qui a touché la Gironde — EELV Gironde
  • Plusieurs opérations de brûlage dans les vignes se sont succédé, se faisant sentir jusqu’à Bordeaux.
  • L’efficacité de ces mesures reste toutefois difficile à mesurer, surtout lors de forts épisodes de gel, comme cela a été le cas les deux dernières nuits.
  • Les températures sont tombées jusqu’à – 7 °C dans le Sauternais, et ont détruit 90 % de certaines parcelles dans le nord du département.

« Une petite odeur de brûlé en se levant », « Bordeaux plongé dans un écran de fumée »… Les témoignages de Bordelais se multiplient ce jeudi, alors qu’un nuage de fumée est venu se frotter à la capitale girondine tôt dans la matinée. Du Médoc à Saint-Emilion, c’est en fait une grande partie de la Gironde qui a ressenti les effets des opérations de brûlage, opérées durant la nuit dans une partie du vignoble Bordelais.

Les vignerons se sont en effet lancés, parfois un peu désespérément, dans une tentative de sauvetage de leurs parcelles, face à l’important épisode de gel qui s’est abattu sur le département ces quarante-huit dernières heures. Cette nuit, les températures sont descendues sous la barre des - 5 °C, touchant l’ensemble des 65 appellations que compte le Bordelais, qui cumule 111.000 hectares de vigne.

Des opérations très coûteuses

« Les citadins qui ont senti cette odeur de brûlé ces derniers matins, pensent que tous les vignerons effectuent ces opérations de brûlage, alors qu’en réalité ce n’est qu’un très faible pourcentage », en raison de leur coût, assure à 20Minutes  Stéphane Gabard, vigneron à Fronsac, et président du syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieurs. « Ce qui est vraiment efficace, c’est de disséminer des bougies ou des braseros tous les 5-6 pieds de vigne, poursuit-il. Or, c'est très coûteux : il faut compter entre 5.000 et 7.000 euros de l’hectare d’investissement. Et derrière, il y a un coût de main-d’œuvre énorme, puisqu’il faut passer les installer, les allumer, puis les enlever. »

Après, « il y a aussi les éoliennes chauffantes, ou les hélicoptères, qui fonctionnent plutôt bien pour disséminer la chaleur. Mais une éolienne c’est 30.000 à 40.000 euros, pour protéger 5 à 7 hectares. C’est pourquoi le brûlage a plus été effectué à Saint-Emilion, Pomerol ou certains châteaux du Médoc, que dans les appellations moins valorisées. »

EELV Gironde dénonce la pollution générée par ces mesures

Ces mesures sont-elles au moins efficaces ? « C’est difficile à mesurer, relativise Stéphane Gabard. L’objectif est de gagner 2 à 4 °C maximum en réchauffant les sols avec des bougies ou des braseros, mais aussi d’établir un écran de fumée qui évite les radiations du sol, pour maintenir une atmosphère un peu moins froide dans la vigne. Mais là, cela dépend beaucoup des vents. Donc, oui ça fonctionne, mais ce n’est pas la solution miracle non plus. Pour certains, c’est un peu le cri du désespoir et, au lieu de regarder tout le travail d’une année disparaître, ils se disent qu’ils ont au moins tout tenté… »

Le groupe EELV du conseil départemental de la Gironde relève de son côté que « si une telle mesure peut aider la viticulture, elle se révèle très nocive pour les habitants des zones voisines» « Ces lampes à la paraffine qui brûlent toute la nuit émettent une fumée toxique, qui, multipliée des milliers de fois un même soir, finissent par créer une épaisse brume qui se dirige vers les villes et villages de la région. C’est ainsi que ce matin [jeudi] la Gironde a enregistré la pire qualité de l’air de toute la France métropolitaine, avec notamment à Bassens, un indice particules fines PM10 de 420, bien au-delà du 18 enregistré la veille. » Les Verts assurent que « d'autres solutions existent, comme des tours anti-gel de dernière génération. »

« Il est déjà certain que ce gel du printemps impactera sévèrement le volume de la récolte »

Il est encore trop tôt pour dresser un bilan des dégâts causés par cet épisode de gel virulent. Mais les professionnels savent déjà qu’il sera considérable. « Les appellations Graves et Sauternes en sud-Gironde ont énormément souffert, puisque les températures sont descendues jusqu’à – 7 °C, et dans le Nord du département des secteurs ont subi 90 % de dégâts » assure Stéphane Gabard.

« Il est déjà certain que ce gel du printemps impactera sévèrement le volume de la récolte 2021 » annonce de son côté le CIVB (Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux). « Des parcelles qui avaient été épargnées par les épisodes virulents de 2017 ou de 1991 ont parfois gelé en totalité » assure la sénatrice de la Gironde Nathalie Delattre (Mouvement Radical).

« Une grande majorité de la viticulture bordelaise va mal depuis des années »

L’élue a écrit au Premier ministre pour l’alerter sur la situation. « L’heure est grave et même désespérée pour la filière viticole », dit-elle. Face aux différentes crises successives traversées par les professionnels du vin ces derniers mois, elle en appelle même à un « plan de sauvetage » pour les territoires viticoles. « Cet épisode de gel vient d’anéantir une partie significative du travail des vignerons et de la récolte, dans une période déjà très éprouvante à la fois moralement et économiquement » abonde le CIVB. « Face à l’ampleur du sinistre, la meilleure réponse à donner pour soutenir la viticulture, c’est d’acheter du vin… », implore l'interprofession.

Illustration gel dans les vignes
Illustration gel dans les vignes - JEFF PACHOUD / AFP

« Nous sommes très inquiets, confirme Stéphane Gabard. Une grande majorité de la viticulture bordelaise va mal depuis des années, en raison de la succession de crises climatiques, d’une consommation de vin en baisse sur le marché français, de problèmes à l’export sur des marchés comme la Chine et les Etats-Unis… La crise sanitaire, et maintenant ce nouvel épisode climatique, pourraient précipiter des faillites de vignerons. »