Bordeaux : De retour d’un séjour sur l’ISS, les premiers « sarments de l’espace » examinés à l’Institut de la vigne et du vin

REPORTAGE « 20 Minutes » s’est rendu dans les locaux de l’Institut de la vigne et du vin, près de Bordeaux, où sont analysés les sarments envoyés sur la Station Spatiale Internationale, dans le cadre de la Mission Wise

Mickaël Bosredon

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Stéphanie Cluzet et Aleksandra Burdziej présentent les plantes qui ont passé près d'un an sur la Station Spatiale Internationale
Stéphanie Cluzet et Aleksandra Burdziej présentent les plantes qui ont passé près d'un an sur la Station Spatiale Internationale — Mickaël Bosredon/20 Minutes
  • L’Institut de la vigne et du vin est également en charge de l’analyse des douze bouteilles de Bordeaux envoyées sur la Station Spatiale Internationale.
  • Les sarments ont, eux, été replantés et sont observés par les scientifiques de l’ISVV.
  • Ils espèrent qu’ils vont développer des caractéristiques leur permettant de résister aux maladies, ou de s’adapter au changement climatique.

Le « vin de l’espace » aura-t-il un goût différent ? La vigne envoyée sur la Station Spatiale Internationale développera-t-elle de nouvelles caractéristiques ? C’est à ces questions que va devoir répondre l’ISVV, l’Institut des sciences de la vigne et du vin, basé à Villenave-d’Ornon, près de Bordeaux.

Partenaire dans le cadre de la Mission Wise de la start-up Space Cargo Unlimited, et de sa filiale Space Biology Unlimited, première start-up agritech spatiale basée à Bordeaux, l’ISVV est en effet chargé d’analyser les douze bouteilles de Bordeaux, et une partie des 320 sarments de vigne, qui ont passé respectivement 14 et 10 mois sur l’ISS. Une dégustation du vin est organisée ce lundi dans les locaux de l’ISVV, avec les deux co-fondateurs de Space Cargo Unlimited, Nicolas Gaume et Emmanuel Etcheparre, et l’œnologue bordelais Franck Dubourdieu. Une première restitution devrait être effectuée prochainement.

Cinq containers de cabernet sauvignon, cinq de merlot

Parallèlement, l’ISVV a démarré l’analyse d’environ la moitié des sarments de vigne partis dans l’espace, l’autre ayant été envoyée dans les serres de l’entreprise Mercier, l’un des plus grands pépiniéristes viticoles, basé en Vendée.

Sur le principe du bouturage, les sarments avaient été envoyés dans l'espace coupés, pour ne conserver qu’un œil, et placés dans des alvéoles hermétiques en forme de nid d’abeille. Une dizaine de containers, cinq de cabernet sauvignon, cinq de merlot, fabriqués avec le Cnes de Toulouse, s'étaient ainsi envolés vers l’ISS en mars 2020.

Les sarments de vigne envoyés sur la station spatiale internationale ont été placés dans ces alvéoles
Les sarments de vigne envoyés sur la station spatiale internationale ont été placés dans ces alvéoles - Mickaël Bosredon/20 Minutes

« Les sarments étaient enfermés par paires dans des alvéoles, raconte Stéphanie Cluzet, professeure à l'université de Bordeaux et scientifique à l'ISVV, et au fond, nous avions placé une petite éponge humidifiée, car nous redoutions beaucoup la déshydratation. On avait aussi fait de petits trous de sorte que la plante puisse respirer sans qu’il n’y ait de sortie ni d’entrée de micro-organismes (spores, bactéries…) »

« On veut voir si des plantes vont se comporter de manière différente »

Quelque 158 plants sont arrivés à l’ISVV à la fin du mois de janvier. Une vingtaine d’entre eux ont été « sacrifiés » pour des analyses en microscopie. « L’objectif est d’immortaliser les organes et de regarder ce qu’il s’est passé au sein de l’ISS, par exemple s’il y a eu des altérations au niveau de certaines cellules, ou du diamètre des vaisseaux conducteurs… », explique Stéphanie Cluzet. Les autres ont été replantés, en serre. « Nous devons attendre la dixième ou douzième feuille, pour établir s’il y a des différences avec une plante classique. Parallèlement, nous suivons les aspects phénologiques, c’est-à-dire que l’on s’attache notamment à regarder la date du début du débourrement. »

Quelque 138 plants de vigne envoyés dans l'espace sont analysés dans une serre de l'Institut de la Vigne et du Vin de Villenave d'Ornon, près de Bordeaux.
Quelque 138 plants de vigne envoyés dans l'espace sont analysés dans une serre de l'Institut de la Vigne et du Vin de Villenave d'Ornon, près de Bordeaux. - Mickaël Bosredon/20 Minutes

Des analyses des molécules des plantes (polyphénols, terpènes…) vont aussi être effectuées. « On veut voir si des plantes vont se comporter de manière différente les unes par rapport aux autres, poursuit la scientifique. On pense que ce sera le cas, car l’environnement de l’ISS est très particulier. On peut d’ailleurs déjà observer que certaines poussent beaucoup plus vite que d’autres, alors qu’elles étaient placées les unes à côté des autres. Mais vont-elles acquérir une tolérance aux maladies, cela reste à déterminer… »

Mutations ?

Tout l’enjeu scientifique de la mission Wise est là. Elaborer des plantes plus résistantes aux maladies, et qui pourraient aussi s’adapter aux évolutions climatiques – sécheresse et chaleur. « Il est possible que les conditions de l’ISS, sans gravité et avec certaines radiations, aient agi et créent un environnement particulier pour les sarments, qui les pousseraient à acquérir des mutations. » Si c’était le cas, Space Biology Unlimited pourrait ainsi développer un programme permettant d’envoyer des plantes sur l’ISS, qui transmettraient ensuite leurs nouvelles caractéristiques à leur descendance.

Ceci n’est toutefois que le premier étage de la fusée. La start-up bordelaise prévoit déjà d’autres missions, comme des fermentations dans l’espace.