Fusillade mortelle à Bordeaux : « On essaye d’aller de l’avant mais il y aura une lourde cicatrice », estime une habitante des Aubiers

SECURITE La cité bordelaise des Aubiers est sous le choc après une attaque à l’aveugle qui a coûté la vie à un collégien de 16 ans

Elsa Provenzano

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Le quartier des Aubiers est sous le choc après la mort d'un ado de 16 ans dans une fusillade. (Photo by thibaud MORITZ / MORITZ / AFP)
Le quartier des Aubiers est sous le choc après la mort d'un ado de 16 ans dans une fusillade. (Photo by thibaud MORITZ / MORITZ / AFP) — AFP
  • Les habitants des Aubiers ont peur de sortir de chez eux et beaucoup n’ont pas envoyé leurs enfants au collège après le meurtre d’un adolescent samedi soir, sur la place centrale de la cité.
  • Les élus misent sur la présence renforcée de policiers de terrain et sur un travail de médiation pour apaiser le climat dans ce quartier.
  • Un projet de requalification d’ampleur est prévu dans les années à venir dans cette cité qui va fêter ses 50 ans cette année.

Le précédent drame d’ampleur qui avait secoué les Aubiers, quartier du nord de Bordeaux, remonte à 2001. Un petit garçon de 10 ans avait été tué par celui qu’on a appelé « le fou de Bègles ». Vingt ans plus tard, la cité réputée calme est à nouveau endeuillée après une fusillade à l’arme automatique samedi soir, dans laquelle un collégien de 16 ans sans histoires, a perdu la vie. Quatre autres personnes dont trois adolescents ont été blessés mais leurs jours ne sont pas en danger.

Peur et absentéisme scolaire

Si cinq interpellations ont eu lieu dès lundi, les habitants vivent encore dans la peur. « Ils ont peur de représailles aveugles après cette descente punitive aveugle elle aussi, estime Amine Smihi, adjoint au maire de Bordeaux chargé de la tranquillité publique, de la sécurité et de la médiation. J’insiste sur le fait qu’on ne doit pas associer cet acte ignoble au quartier dans lequel 98 % des jeunes ne tuent pas et ne commettent pas d’actes criminels ». Si les faits sont confirmés l’attaque de samedi soir aurait à voir avec une blessure par balle infligée à un habitant de Chantecrit il y a deux semaines.

Depuis la fusillade, l’absentéisme au collège dans lequel était scolarisé Lionel, la victime, est fort et les rues de la cité peu fréquentées. « Les gens n’osent pas trop sortir et les professeurs et employés du centre d’animation sont meurtris, commente Vincent Maurin, maire adjoint du quartier Bordeaux-Maritime. Une cellule psychologique a été ouverte au centre d’animation ».

« On essaye d’aller de l’avant mais il y aura une lourde cicatrice, commente Nouhra, coordinatrice de l’association Urban Vibration School, qui propose des animations jeunesse et de la médiation dans le quartier. Les familles essaient d’être là les unes pour les autres et de rester soudées ». Avant ce drame, elle décrit une bonne ambiance dans la cité, prenant l’exemple des matchs interquartiers qui se passent tellement bien qu’ils se finissent invariablement par des barbecues.

Elle ne comprend pas « ce qui est passé par la tête » des assaillants, pour s’en prendre à des jeunes désarmés qui vendaient des chocolats et des cannettes pour se faire un peu d’argent de poche. La rivalité entre les Aubiers et Chantecrit est connue et donne lieu à des « gamineries » voire de « petites bagarres » au collège ou en dehors, selon Nouhra mais là, un cap a clairement été franchi. « Les nôtres n’auraient jamais pu faire ça », souffle-t-elle.

Davantage de policiers de terrain et de la prévention

Depuis l’arrivée de la nouvelle majorité écologiste à la tête de la ville, il y a déjà eu plusieurs rixes interquartiers avec des armes à feu. « Elles ont toujours existé, estime l’adjoint à la sécurité mais il y a une augmentation de leur fréquence depuis deux à trois ans ». Si l’Etat a en charge de lutter contre les trafics qui pourrissent la vie des habitants de ces quartiers populaires, la mairie veut assurer « une présence de la police républicaine » en menant un plan de recrutement de policiers de terrains. Six ont été embauchés en renfort depuis cet été et dix par an devront venir renforcer les effectifs, pendant le mandat. Un travail de médiation et de prévention est aussi mené en parallèle, en lien avec les acteurs associatifs.

Pour la nouvelle majorité, ce quartier qui est l’un des plus pauvres de la région et dans lequel le taux de chômage s’élève à 55 % montre aussi l’échec des « plans banlieues » successifs. « Quand la grande opération sur le nouveau quartier Ginko a été menée, il aurait fallu intégrer la requalification des Aubiers qui ne correspond plus à un urbanisme apaisé », estime Amine Smihi. « Dans les nouveaux quartiers il n’y a quasiment pas de logements très sociaux (PLAI), déplore le maire adjoint du quartier. Les revenus les plus bas se retrouvent tous sur ces offres (aux Aubiers) alors qu’il faudrait mieux les répartir ».

Une restructuration prévue dans les années à venir

Une requalification d’ampleur pilotée par l’agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) et dotée d’une enveloppe de 100 millions d’euros est prévue aux Aubiers. Vincent Maurin cherche à l’accélérer et espère qu’elle se déploie entre 2021 et 2025 afin de « revaloriser et désenclaver le quartier ».

Un groupe scolaire doit être déconstruit et reconstruit, 400 logements (non PLAI) doivent être construits à proximité de la cité et des jardins familiaux doivent être ajoutés. « Selon moi il faudra aussi engager une réflexion sur la politique d’attribution des logements de la cité elle-même, pointe Vincent Maurin. Il faut comprendre pourquoi on n’y vient plus que par défaut et autoriser des personnes qui n’ont pas de faibles revenus à venir s’y installer ». En bref, revenir à une mixité qui existait dans les années 1980.

Il veut aussi le retour d’une annexe de la mairie au sein du quartier, qui accueillerait notamment sa permanence de maire adjoint, et la création d’un marché sur la place centrale Ginette Neveu, celle où Lionel a perdu la vie brutalement, samedi.

Il tenait le premier rôle dans un petit film sur la solidarité dans le quartier qui était en cours de réalisation et devait être projeté en 2021, pour fêter les 50 ans de la cité des Aubiers.