« Je n’ai pas envie que Bordeaux soit une banale banlieue à deux heures de Paris », lance le maire EELV Pierre Hurmic

INTERVIEW Le maire écologiste de Bordeaux Pierre Hurmic a reçu « 20 Minutes » mercredi pour faire le point sur son action, presque six mois après son élection

Mickaël Bosredon et Elsa Provenzano

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Pierre Hurmic dans son bureau de maire de Bordeaux, le 9 décembre 2020.
Pierre Hurmic dans son bureau de maire de Bordeaux, le 9 décembre 2020. — UGO AMEZ / SIPA
  • Le nouveau maire de Bordeaux revient sur les petites phrases qui ont marqué ses premiers mois, notamment autour de l'affaire du sapin de Noël.
  • Pour imprimer sa marque, Pierre Hurmic annonce qu'il va revoir en profondeur le projet commercial de Rue Bordelaise situé dans le périmètre Euratlantique. 
  • Il annonce aussi qu'il conservera les pistes de vélo provisoires créées sur les boulevards au lendemain du premier confinement. 

La dernière fois que 20 Minutes avait interrogé Pierre Hurmic au lendemain de son élection, sa formule : « A terme, je pense qu’on ira vers une interdiction de la voiture » avait beaucoup fait réagir. « Cela a fait le buzz parce que ça devait faire le buzz, après avec le sapin, mes détracteurs ont trouvé mieux », relativise aujourd’hui le maire de Bordeaux. S’il souligne qu’il n’est pas « anti-bagnoles », il pense que l’interdiction progressive de la voiture dans les centres-villes est inéluctable à plus ou moins long terme. Presque six mois après son entrée au Palais Rohan, il dresse depuis le bureau, occupé pendant plus de 20 ans par Alain Juppé, un premier bilan de son action pour 20 Minutes.

Le soir de votre élection, vous aviez été chagriné parce qu’Alain Juppé ne vous avait pas appelé pour vous féliciter. Avez-vous eu de ses nouvelles depuis ?

Oui et l’entretien a été un peu froid car nous avons reparlé de ce soir-là. Son attitude dans ce bureau avait manqué d’élégance républicaine. Il a montré ce siège précisément et il a dit « quand je pense que c’est cette personne qui va s’asseoir là », en me désignant. C’est pour ça que j’ai bien pris soin de garder le fauteuil…

On savait que vous étiez un adepte des petites phrases, mais depuis votre élection plusieurs ont fait le buzz médiatique. S’agit-il de dérapages contrôlés, ou découvrez-vous que la parole du maire n’est plus celle de l’opposant ?

Je suis spontané et je réalise effectivement que lorsqu’on est maire, il faut sans doute l’être un peu moins. Cela n’enlève rien à ma liberté de parole, mais je conçois que certains de mes propos aient pu heurter. Ce qui a fait incontestablement le buzz, c’est surtout l’histoire du sapin. Je peux reconnaître qu’il y a eu des propos qui ont été un peu directs.

Remettons cependant les choses dans leur contexte : lors d’une conférence de presse qui a duré plus d’une heure, j’ai parlé trente secondes du sapin, en disant qu’il était hors de question que l’on reproduise cette année l’expérience d’un sapin qui avait coûté 60.000 euros et qui avait été abattu par la tempête. Mais ça s’est transformé en un maire qui est contre les sapins, contre les fêtes de Noël… Il y a eu toute une espèce de buzz malsain autour de cette affaire, via une campagne complaisamment relayée par mon opposition municipale. Je vais jusqu’à parler de lapidation médiatique, couarde, moutonnière, et paresseuse…

Allez-vous quand même reconsidérer la question du sapin place Pey-Berland pour les prochaines années ?

On verra. Cette année on propose un spectacle de mapping sur la façade ouest de la cathédrale, je pense que ça aura beaucoup plus de succès qu’un sapin. Et puis il faut innover ! On a en face de nous des gens qui sont conservateurs, j’ai même envie de dire traditionalistes. Si c’est un fiasco, je serai capable de l’entendre. Et je préfère mettre des vrais arbres sur cette place extrêmement minérale, plutôt que de payer 60.000 euros pour un conifère.

Et que prévoyez-vous sur cette place pour la verdir ?

On va y planter 18 arbres au total dont un arbre remarquable. Je ne dis pas qu’on va végétaliser toute la place parce qu’on ne peut pas le faire mais avec tout cela, ce sera beaucoup moins l’îlot de chaleur urbain qu’on connaît. A cause de fouilles archéologiques, on ne pourra pas commencer les plantations cet hiver mais ce sera pour l’hiver prochain.

On vous a reproché d’avoir participé à la manifestation contre la loi «sécurité globale», qui s’est tenue à Bordeaux le jour de la réouverture des commerces, et en marge de laquelle des casseurs s’en sont pris à des boutiques dans le centre-ville. Vous assumez ?

Oui. Je n’y suis pas allé avec mon écharpe tricolore, mais en tant que citoyen, car j’ai toujours été un militant des droits de l’Homme, des libertés. Je n’avais pas l’intention malgré mes nouvelles fonctions de déserter ces combats. En revanche, essayer de me mêler aux casseurs, c’est scandaleux. J’ai participé à une manifestation régulière, déclarée, vous ne pouvez pas faire porter les exactions commises à tous les gens de bonne foi qui ont participé à cette manifestation. C’est un raccourci indigne. D’ailleurs, immédiatement après le début de la manifestation j’étais avec les commerçants bordelais.

Vous inaugurez un changement d’ère pour Bordeaux. Au bout de six mois est-ce que vous avez une idée de ce qui va être un signe tangible de ce changement pour les Bordelais ?

Je souhaite réussir la transition écologique et solidaire de cette ville. J’ai mis la barre assez haut et je vais faire en sorte pendant ces six ans de ne pas baisser mon seuil d’exigence face à l’urgence du combat à mener. Je n’ai pas envie que Bordeaux soit une banale banlieue à deux heures de Paris, j’ajouterais outrageusement bétonnée, à mon sens…

Justement comment va se traduire la lutte contre l’artificialisation des sols, qui était une priorité lors de votre campagne ?

Comme je l’ai promis, on ne pourra plus construire à Bordeaux sur les derniers espaces de nature qui restent en ville. Ces dernières années, toutes ces zones ont été dilapidées au profit de la construction et de la promotion immobilière. Il y aura notamment la sanctuarisation des 45 hectares de la Jallère. Le projet Bastide-Niel est lui en train d’être revisité à la lueur de nos objectifs de végétalisation. Et sur Brazza, nous demandons également à l’urbaniste de revoir le projet, pour que ce soit un quartier post-Covid, et orienté vers la neutralité carbone. Cela ne veut pas dire que je renonce à la construction mais on va construire la ville sur la ville, c’est-à-dire bâtir là où c’est déjà artificialisé, et privilégier la rénovation.

Que va devenir par exemple le projet de Rue Bordelaise, cette grande rue commerçante entre la gare et la Garonne pour un montant de 500 millions d’euros ?

On va revisiter le projet. On ne veut pas d’une rue privée avec des magasins franchisés et il y a beaucoup trop de places de parkings. Je veux y voir plus de logements, plus d’économie sociale et solidaire et d’artisans, je ne veux pas qu’elle soit identique à une artère de Tours, Poitiers, Lille ou Marseille… Elle n’a de Bordelaise que le nom cette rue franchisée, et moi je suis hostile à ce qu’on privatise les rues. Je souhaite qu’on soit beaucoup plus exigeants sur sa conception.

Quels sont les premiers retours sur l’utilisation des "coronapistes" des boulevards ?

Sur le boulevard Leclerc, 21 % des cyclistes sont de nouveaux pratiquants dont 11 % sont d’anciens usagers des transports en commun et 10 % d’anciens automobilistes. Ces aménagements provisoires ont entraîné une progression de la pratique du vélo estimée entre 20 et 40 %. Le résultat dont je suis le plus fier concerne la qualité de l’air : la baisse du trafic automobile a entraîné une diminution de 13 % de la pollution de l’air par rapport à l’année précédente (calculs hors confinement.) Nous conserverons donc un itinéraire cyclable sécurisé sur toute la longueur des boulevards.

Comment vivez-vous les relations un peu tendues avec cette opposition qui était l’ancienne majorité et qui réagit à chacune de vos propositions ?

Au bout de 73 ans [à la tête de la ville], ils se considéraient un peu comme propriétaires. Ils n’imaginaient pas un instant que cette ville pouvait basculer, cela les rend très amers, voire rancuniers. Certains parlent de hold-up électoral et j’en suis un peu blessé. On est en République, je n’ai pas fait de hold-up. D’autres plus timorés parlent de malentendu or, j’ai présenté un programme que j’applique maintenant, je n’ai caché à personne que j’étais écologiste. Ils sont encore un peu fiévreux, ça va leur passer. D’ailleurs le dernier conseil était beaucoup moins agité. Certains ont compris que l’urgence climatique qu’on a décrétée nous oblige à des décisions fortes et que s’ils résistaient, ils se mettaient un peu contre l’air du temps et contre les électeurs.