Coronavirus à Bordeaux : « Le transport public est devenu un lieu de cristallisation d’angoisse », selon Keolis

ENQUETE A cause de la crise du Covid-19, quelque 30 % des utilisateurs des transports urbains ne sont pas revenus depuis le premier confinement

Mickaël Bosredon

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Tramway à Bordeaux
Tramway à Bordeaux — Mickaël Bosredon/20 Minutes
  • En moyenne, 25 % des utilisateurs des transports des métropoles ne sont pas revenus entre les deux confinements, chiffre qui monte à 30 % à Bordeaux.
  • L’urgence pour Keolis à Bordeaux est de regagner la confiance de ces usagers partis.
  • A moyen terme, il faudra aussi repenser l’offre en prenant davantage en compte l’utilisateur.

Le groupe de transport urbain Keolis vient de dévoiler les premiers enseignements de la crise du Covid-19. Et ils ne sont pas très positifs. « Globalement, on s’est pris un grand seau d’eau sur la tête ! », résume Eric Chareyron, directeur de la prospective du groupe, à la lecture d’une étude nommée Kéoscopie, réalisée auprès de 4.500 personnes sur l’ensemble de la France, en juin, en juillet puis en octobre.

Dans les métropoles, 25 % des utilisateurs ne sont pas revenus dans les transports en commun entre les deux confinements. Chiffre qui monte à 30 % sur le réseau de Bordeaux Métropole. Et le télétravail ne serait que marginalement en cause. « Le transport public est devenu un lieu de cristallisation d’angoisse, analyse Eric Chareyron. On y côtoie des gens, qui plus est des inconnus ! Or, notre étude montre que concernant le respect des gestes barrière, on fait confiance à ses amis et à ses familles à 90 %, à ses commerçants, ses voisins et ses collègues à 70 %, mais quand on ne connaît pas les gens la confiance chute à 30 %. Nous sommes pénalisés par cela, et encore plus dans le métro que dans le tram. »

« Regagner la confiance des utilisateurs »

« Pour le moment, ces clients perdus ne se disent pas prêts à revenir, poursuit le directeur général de Keolis Bordeaux Métropole Pierrick Poirier. Il nous faut comprendre pourquoi il y a cette défiance, alors que l’on fait des efforts pour que tout le monde porte le masque, que l'on a installé des distributeurs de gel hydroalcoolique, et qu’il n’y a quasiment pas de clusters dans les transports. »

L’urgence pour l’exploitant des transports bordelais, qui sera candidat au renouvellement de la délégation de service public (DSP) en 2022, sera donc de « regagner la confiance des utilisateurs » assure Pierrick Poirier. Mais ce n’est pas le seul enjeu. A moyen terme, il va falloir « repenser l’offre de transport également », car certains résultats de l’étude Kéoscopie sont édifiants.

« Une remise en cause du toujours plus, toujours plus loin »

Elle démontre ainsi qu’une majorité de salariés souhaiterait télétravailler un à deux jours par semaine. « Ce n’est pas une révolution, mais une amplification d’un phénomène qui préexistait avant la crise », note Eric Chareyron. Il observe par ailleurs que « les visites virtuelles de musée ont triplé, passant de 6 % avant le confinement, à 18 % en octobre. Il y a par ailleurs une évolution du sport à domicile, qui a plus que doublé, de 20 % à 45 %. On mesure aussi une envie de retour à la proximité : les marchés ont été plébiscités, comme les petits commerces que l’on avait un peu oublié, les chemins de randonnée que l’on avait perdu l’habitude de pratiquer… Il semblerait qu’il y ait une remise en cause du toujours plus, toujours plus loin. » Ces données, si elles s'inscrivent dans le temps, peuvent modifier les habitudes de transport des usagers.

Autre point qui a intéressé les acteurs du transport public : le cadre de vie. « Il y avait déjà un désir de quitter les grandes villes, notamment en Ile-de-France, rappelle Eric Chareyron. Là, l’envie est plus forte en octobre. Des citadins ont souffert de ne pas être en contact avec la nature, de ne pas avoir de terrasse ou de jardin, et seraient prêts à quitter les grands centres urbains. De plus, les gens pourront travailler plus loin si le télétravail se développe. Cela dit, nous pensons qu’une métropole comme Bordeaux, à la fois accueillante pour des gens qui veulent quitter Paris, et à taille humaine par sa configuration, peut tirer son épingle du jeu et conserver son attractivité. »

« On ne pourra plus charger nos trams et nos bus à fond comme aujourd’hui »

« On note une volonté de vivre plus localement », poursuit le directeur de Keolis Bordeaux Métropole, « en termes de desserte, cela voudra dire prendre davantage en compte les territoires. » Il observe aussi « un besoin de prendre d'abord l’usager, plutôt que les flux, en considération ; il faudra donc mieux accompagner la clientèle. » « Le côté qualitatif des transports, comme l’aménagement des points d’arrêt, l’ergonomie des véhicules, va devenir primordial », assure Eric Chareyron.

« Il va se poser aussi la question de l’acceptabilité des conditions de transport, de la promiscuité, ajoute le directeur marketing de Keolis Bordeaux, Aurélien Braud. On ne pourra sans doute plus charger nos trams et nos bus à fond comme cela arrive parfois aujourd’hui. Il faudra donc augmenter l’offre pour accompagner le retour du trafic, car les utilisateurs n’auront plus les mêmes normes d’acceptation qu’auparavant, c’est évident. »

30 % des utilisateurs empruntent le tram de Bordeaux pour moins de trois stations

Cela va aussi entraîner une nouvelle réflexion sur la mobilité. « A Bordeaux il y a eu un fort report vers le vélo, même si c’est encore un peu tôt pour dire si cela va perdurer, analyse Eric Chareyron. Mais ce qui a le plus augmenté, c’est la marche, ce qui se combine très bien avec les transports publics. » Or, on sait que quelque 30 % des utilisateurs empruntent le tram de Bordeaux pour moins de trois stations. « L’idée est donc d’inciter les gens à finir leurs parcours à pied, il faut qu’on accompagne ce mouvement, car cela participera à désaturer la charge [des transports]. »

Keolis souhaiterait aussi davantage « travailler avec les universités pour décaler un peu les heures de rentrée des étudiants, comme cela se fait à Rennes. » Ainsi, « la ville de demain sera peut-être plus apaisée… »