« Quand on parle de vin, on tombe toujours sur des histoires familiales », raconte Corbeyran, l’auteur de la BD « Châteaux Bordeaux »

TRAIT POR-TRAIT « 20 Minutes » s’intéresse aux dessinateurs, illustratrices ou bédéastes dont l’œuvre s’ancre dans un territoire. Corbeyran nous raconte sa plongée dans l’univers viticole avec « Châteaux Bordeaux »

Mickaël Bosredon

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L'auteur de BD Corbeyran, chez lui dans le quartier des Chartrons à Bordeaux
L'auteur de BD Corbeyran, chez lui dans le quartier des Chartrons à Bordeaux — Mickaël Bosredon/20 Minutes
  • Dans la série Trait Por-Trait, 20 Minutes suit le trait de crayon de onze dessinatrices, illustrateurs ou bédéastes dont l’œuvre met en avant une ville, un territoire.
  • Le Bordelais Eric Corbeyran, présenté comme l’un des auteurs de BD les plus prolifiques, s’est notamment fait connaître grâce au Chant des Stryges.
  • En 2011, il entame un tournant dans sa carrière en se lançant dans la saga Châteaux Bordeaux, une plongée dans le monde viticole bordelais.

De l’ombre à la lumière. Calé au fond d’un fauteuil, dans le salon de son appartement des Chartrons, l’auteur de BD bordelais Eric Corbeyran parle presque de résurrection, quand on l’interroge sur une de ses séries à succès, Châteaux Bordeaux, entamée en 2011. Un tournant dans sa carrière.

« Jacques Glénat est venu me trouver en 2007 pour évoquer le projet de cette série, se souvient-il. Il voulait quelque chose dans la veine des Gouttes de Dieu ou des Maîtres de l’Orge. Mais à cette époque, même si j’habitais Bordeaux, je n’y connaissais rien de rien en vin. Je travaillais essentiellement sur des scénarios fantastiques, et je m’intéressais peu à la réalité qui m’entourait. Là, il a fallu que je sorte de mon bureau, presque pour la première fois de ma carrière. J’ai été obligé de rencontrer des vraies gens, dans la vraie vie, ce qui ne m’était pas vraiment arrivé jusqu’ici, puisque je me contentais de moi-même et de mon imagination. Cela m’a fait un bien fou, et j’ai découvert un métier, une passion, ce qui a changé ma vie : je me suis mis à creuser une cave chez moi et à acheter des vins en primeurs ! Je suis devenu un passionné de vin à mon tour. »

Trois ans de rencontres avec les acteurs du vin, sans rien écrire

Au fil des neuf tomes de la saison 1 de Châteaux Bordeaux, Corbeyran raconte l’histoire de Sandra, qui revient sur les terres familiales à la mort de son père, et qui décide de reprendre le domaine au lieu de le vendre. « Quand on parle de vin à Bordeaux, on tombe toujours sur des histoires familiales avec la problématique de la transmission », explique Corbeyran. Mais avant d’entamer sa saga, il lui a fallu trois ans pour le comprendre. Trois ans de rencontres avec les acteurs du vin, sans rien écrire.

Le Tome 8 de la BD Châteaux Bordeaux
Le Tome 8 de la BD Châteaux Bordeaux - Glénat

« En 2007, j’habitais déjà les Chartrons, poursuit-il. En prenant mes premiers rendez-vous, je me suis rendu compte que j’étais à cinq minutes de quasiment tous les négociants de la place bordelaise. J’ai découvert que tout le quartier était profondément, historiquement lié au développement du négoce. Apprendre l’histoire de sa région, je crois qu’on a besoin de ça à un moment donné de son existence. On a besoin de savoir où on est. »

« Bordeaux reste lié à un début de vie d’adulte assez sombre… »

On lui aurait proposé le scénario de cette BD viticole à son arrivée à Bordeaux, en 1987, il aurait certainement décliné. Pas dans l’humeur du moment. « Quand je suis arrivé ici, je n’avais pas de diplôme, pas d’argent, pas d’avenir… Je n’allais pas au resto, la ville était trop grande, les loyers trop chers… J’ai galéré pendant cinq ou six ans, et pour moi Bordeaux reste lié à un début de vie d’adulte assez sombre… Puis mes moyens ont évolué grâce au succès, et ce projet autour du vin est arrivé au bon moment. »

Au fil du temps, il apprend aussi à connaître les qualités de cette ville, « qui a énormément changé en 30 ans. » Il le raconte dans sa saga. « Ce que j’ai voulu montrer de Bordeaux dans la BD, tourne autour de sa gastronomie, parce que l’on parle beaucoup de vin, mais depuis quelques années cette ville est devenue extraordinaire aussi d’un point de vue gastronomique. Dans chaque Châteaux Bordeaux, on visite plus ou moins longuement un restaurant spécifique. Et je me suis fait un devoir en tant que personne qui aime le travail bien fait de visiter chacune de ces adresses ! Je parle de La Tupiña bien sûr, qui a été pendant longtemps le resto le plus coté de Bordeaux, mais aussi du Chapon Fin, de chez Dupont… »

Chez Smith Haut-Lafitte, « j’ai pris une double claque »

Ses rencontres, avec la famille Cathiard (Smith Haut-Lafitte) ou la star de l’œnologie Michel Rolland lui apprennent également « ce lien si fort entre Bordeaux et le vignoble. » « Quand j’ai commencé à m’intéresser au vin, j’étais surtout intéressé par le geste vigneron, la fabrication du produit, poursuit-il. Mais on ne peut pas ne pas être fasciné quand on découvre pour la première fois un grand château et son chai à barriques. Si en plus il est conçu par un grand architecte contemporain ! Au fil du temps, j’ai intégré ce volet architectural à la bande dessinée, notamment dans un épisode où nous allons à La Terrasse Rouge (château La Dominique à Saint-Emilion), avec le fameux cuvier de Jean Nouvel. »

Corbeyran se souvient encore parfaitement du premier château qu’il a visité, Smith Haut-Lafitte. « J’ai pris une double claque, raconte-t-il. D’abord parce que c’est un des plus beaux domaines qu’il m’ait été donné de voir, ensuite parce que le midi on nous a servi du vin du domaine à table, et je n’avais jamais bu de vin de Graves aussi bon. »

« Il y a dix ans, on parlait beaucoup mois d’environnement, de bio, de réchauffement climatique »

Smith Haut-Lafitte a aussi été un des pionniers de l’œnotourisme, une révolution dans le vignoble ces dernières années. « Quand j’ai démarré le projet, il y avait très peu de restos liés au vignoble, hormis le Lion d’Or à Arcins, un incontournable qui fait partie de l’histoire de Bordeaux. Depuis, cela s’est considérablement développé, et il y a aujourd’hui une qualité de vie au cœur du vignoble qu’on ne trouvait pas auparavant. »

L’approche de la vigne a aussi connu sa révolution depuis l’entame de la BD. « Il y a dix ans, on parlait beaucoup mois d’environnement, de bio, de réchauffement climatique que maintenant. » Des thèmes qui seront au cœur de la deuxième saison de Châteaux, Bordeaux, que Corbeyran est en train d’achever.