Bordeaux : Après l’ère Juppé, Pierre Hurmic, piquant voire provocateur, veut incarner le changement à la mairie

POLITIQUE Depuis son élection à la mairie de Bordeaux, Pierre Hurmic (EELV) a déclenché quelques polémiques. Certains y voient un manque de sérieux, d’autres le signe que le nouveau locataire du Palais Rohan impose son style

Elsa Provenzano

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Pierre Hurmic (EELV) ne s'attendait pas lui-même à être élu.
Pierre Hurmic (EELV) ne s'attendait pas lui-même à être élu. — MEHDI FEDOUACH / AFP
  • Le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic (EELV) a été dans l’opposition municipale pendant 25 ans. S’il ne connaît pas la fonction, il maîtrise bien la politique locale.
  • Sous ses airs décontractés, il a réussi le tour de force de réunir plusieurs mouvements politiques pour les élections, tout en gardant un leadership incontesté.
  • Les dernières polémiques qu’il a déclenchées sont des sorties de routes pour ses détracteurs et le signe d’un vrai changement à la tête de la ville, pour ses défenseurs.

L’erreur serait peut-être de le sous-estimer. Sous ses airs policés de premier de la classe un peu gauche, le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic (EELV), peut aussi se prévaloir d’une bonne connaissance du fonctionnement de la politique locale, après 25 ans dans l’opposition.

La plupart du temps sans cravate, en baskets, cet avocat de profession a un look plus décontracté que ses prédécesseurs mais un verbe bien aiguisé. L’ancienne majorité se souvient encore de sa formule « la politique des petits pots » qui avait valu quelques railleries à l’ancien maire Nicolas Florian, qui tentait de verdir un peu la très minérale place de l’hôtel de ville.

L’édile a fait preuve d’un bon sens politique pour se retrouver sur le siège occupé pendant plus de 20 ans par Alain Juppé, et qui devait selon les pronostics échoir à un représentant de la droite ou du centre. Même lui a reconnu qu’il ne s’attendait pas à être élu.

« Il sait très bien où il va »

C’est en tout cas l’analyse de Jean Petaux, politologue à Sciences Po Bordeaux et qui a côtoyé l’actuel maire de Bordeaux pendant sa deuxième année de formation à Sciences Po : « il a vu une vraie fenêtre d’opportunité avec le départ de cette figure emblématique qu’était Juppé. C’est un bon joueur politique, un roublard. Il a un côté « old style » mais il sait très bien où il va. D’ailleurs il a tenu tête et fait exploser un calibre comme Rouveyre [ancien opposant coriace à Juppé]. »

Le politologue serait à l’origine de l’expression « catho basque » pour désigner le nouveau maire de Bordeaux, lancée à l’occasion d’une conversation sur son positionnement au sein de l’échiquier politique. « Il a un caractère empathique, il n’est pas devenu avocat par hasard, estime Jean Petaux. Il a milité à Amnesty International pour les droits de l’Homme, c’est un catho de gauche. »

Pas tout à fait par hasard et bien avant d’entrer en campagne, Pierre Hurmic s’était déjà positionné un peu « au-dessus de la mêlée ». Il était, par exemple, le seul membre de l’opposition à assister à la conférence de presse de départ d’Alain Juppé pour le Conseil constitutionnel.

Il « donne le tempo » dans son camp

En revenant un peu sur la campagne de sa liste Bordeaux Respire, le politologue observe qu’il « a eu le génie de faire croire que c’était une liste citoyenne alors que c’est celle qui a rassemblé le plus d’étiquettes politiques ». L’opiniâtre basque a mené un travail de rassemblement. « Il fallait réunir les diasporas socialistes, communistes et la famille des écologistes, qui a une fâcheuse tendance à se disperser, se souvient Nicolas Mannant son ancien directeur de campagne. Il a fait ce job. En juin, il avait acquis une légitimité. Il n’y a pas eu de débat sur le fait qu’il soit tête de liste. »

« Il y a beaucoup d’étiquettes dans son équipe mais ils sont peu en nombre, donc c’est lui qui donne le tempo », observe Jean Petaux. Selon Nicolas Mannant, il a aussi vite compris qu’il ne fallait pas trop regarder du côté des mélenchonistes puisque « Bordeaux est une ville qui se gagne plus au centre ». 

Un maire qui peut être contesté

L’élection municipale a été marquée par une faible participation, comme partout en France dans un contexte de crise sanitaire. « Chaque fois qu’il va vouloir faire quelque chose d’envergure, il peut y avoir un problème d’adhésion de la population à ses propositions », souligne Jean Petaux. Mais face à lui, le politologue brosse le tableau d’une opposition divisée : « Fabien Robert veut montrer qu’il n’est pas parti et Philippe Poutou est capable d’organiser un concert de casseroles à chaque conseil. »

Une division qui n'empêchera pas le groupe de l'ancien maire Nicolas Florian, Bordeaux Ensemble (la droite et le centre), traumatisé par sa défaite, de tourmenter un peu le maire. « Il n’y a aucune forme de discussion ou d’échange avec cette majorité alors qu’il a toujours défendu la concertation et le dialogue quand il était dans l’opposition, dénonce Fabien Robert, conseiller municipal d’opposition au sein du groupe Bordeaux Ensemble. Je pensais qu’on allait avoir un climat plus apaisé. »

Pierre Hurmic est déjà taxé d’inaction par Bordeaux Ensemble (Modem-LR). « Alain Juppé voulait aller plus vite, estime Nicolas Mannant. On veut utiliser la puissance des collectifs, des associations et s’appuyer sur eux et cela prend du temps, nous ne voulons pas procéder simplement à un enregistrement de la décision ».

Des dérapages contrôlés ?

Mi-septembre, il s’est attiré des avalanches de réactions hostiles après avoir annoncé que le sapin géant de la place Pey-Berland serait remplacé par un spectacle vivant. Et récemment, son hommage à Jacques Chaban-Delmas à l’occasion duquel il fait une allusion au non-cumul des mandats, a été très critiqué.

« Il ne fait pas une erreur quand il parle du sapin, il est totalement sincère, analyse Jean Petaux. C’est une annonce symbolique pour montrer le changement de majorité. Il n’aime pas du tout le Noël consumériste d’aujourd’hui par rapport à sa foi catholique et sa spiritualité. Mais c’est vrai qu’il y a un décalage vis-à-vis de l’opinion publique. » « C’est un homme qui s’est enchaîné à un arbre pour éviter qu’on ne le coupe alors bien sûr qu’il n’allait pas valider un grand arbre mort sur une place ! » s’exclame Nicolas Mannant.

L’opposition estime le malaise plus profond : « C’est un maire qui dit ce qu’il ne va pas faire : il n’y aura pas d’arbre mort, pas de vidéoprotection, tacle Fabien Robert. On sent un vrai manque de souffle après seulement trois mois. Il n’y a pas de décision forte mais des signes avant-coureurs de renoncements ». Dans son camp, on explique qu’il faut du temps pour comprendre comment tout cela fonctionne, et rencontrer tous les gens qui participent à la machine administrative, dans la mesure où il n’y a pas d’antériorité pour ce groupe politique.

L’opposition découvre « un maire radical »

Sur l’hommage controversé à Chaban, qui a été maire de la ville pendant quarante-huit ans, l’ex-directeur de campagne Nicolas Mannant réagit : « Faut-il ne rien dire sur Saint Chaban-Delmas ? » Il estime que tout élu a un « droit d’inventaire » sur le passé et que de toute façon pour les plus jeunes, Chaban, « c’est un pont et un stade ». Des polémiques, il pense qu’il y en aura d’autres « quand on veut faire bouger les lignes, ça heurte forcément certains ».

Pour l’opposition, il n’est simplement pas à la hauteur. « Certains se sentiront trahis mais je pense surtout qu’il a été rattrapé par la Realpolitik, commente Fabien Robert. Il a dit lui-même qu’il ne pensait pas gagner. Je découvre un maire radical, d’ailleurs une partie de son équipe municipale est plus proche de l’extrême gauche que du centre. »

Il faudra un peu plus de cinq mois aux Bordelais pour qu’ils sachent de quel bois exactement est fait leur nouveau maire. Ils jugeront sur pièces, et devraient être sensibles au virage de la politique d’urbanisme et de végétalisation de la ville, qu'il a promis d' engager.