Bordeaux : « Je me suis regardée dans la glace, ce que je n’avais pas fait depuis deux ans », livre Frédérique, tatouée après un cancer du sein

TEMOIGNAGES L’association bordelaise Sœurs d’encre accompagnent des femmes en post-cancer du sein qui font le choix, après avis médical, de se faire tatouer pour se réapproprier leur corps.

Elsa Provenzano
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Euriell, après avoir longuement discuté avec sa tatoueuse Odji a choisi de se faire tatouer un cheval/poisson sur le sein.
Euriell, après avoir longuement discuté avec sa tatoueuse Odji a choisi de se faire tatouer un cheval/poisson sur le sein. — Nathalie Kaid / association soeurs d'encre
  • L’association bordelaise Sœurs d’encre propose à des femmes qui souffrent des stigmates laissés par un cancer du sein de se tourner vers le tatouage, après avis médical.
  • 20 Minutes a interviewé trois femmes qui ont eu recours au tatouage réparateur et qui expliquent en quoi il leur a permis de se reconstruire.

« Une résurrection », « une vraie reconstruction », « presque un miracle », les mots sont très forts pour décrire la transformation que le tatouage a déclenché en elles. Trois femmes passées par l’épreuve d’un cancer du sein témoignent auprès de 20 Minutes du bien que leur a fait le choix d’orner d’un tatouage cette zone intime et traumatisée, que ce soit sur une reconstruction mammaire ou les cicatrices d’une mastectomie. Elles ont été aidées par l'association bordelaise Soeurs d'encre (lire encadré) qui travaille avec un réseau d’une cinquantaine de tatoueuses.

Joé a choisi un scarabée, soigneusement dessiné par Juliette.
Joé a choisi un scarabée, soigneusement dessiné par Juliette. - Nathalie Kaid / association soeurs d'encre

Pour ces trois femmes, il y a au départ une souffrance et le sentiment d’un vide à combler. « J’étais tellement mal dans ma peau par rapport à ce sein que j’ai décidé de franchir le pas même si au départ je me trouvais trop vieille pour faire un tatouage », raconte Joé, 64 ans, qui vient de se faire tatouer par Juliette, de l’Atelier 105 bis, il y a quelques jours. Elle a opté pour un scarabée sur un sein reconstruit seize ans auparavant. « Pendant un an je ne me regardais pas pendant que je passais devant le miroir », se souvient Euriell 42 ans, qui a eu une mastectomie en 2017 et un tatouage de cheval/poisson en 2019 réalisé par la tatoueuse Odji, du Chevalet sans tête, sur des tissus cicatrisés.

Après une mastectomie totale des deux côtés et une impossibilité de reconstruire à vie, Frédérique, 51 ans, s’est beaucoup repliée sur elle-même : « j’ai passé deux ans enfermée. Quand je sortais je mettais des écharpes énormes même en été pour pas qu’on remarque qu’il n’y avait plus de seins. Pendant deux ans je ne me suis pas regardée dans la glace, je ne faisais pas de sorties, je n’avais plus de vie ». Elle a maintenant le buste orné d’un black mamba et de pivoines, après être passée sous la main experte d’Amandine, de Madness Tatoo.

Un effet « waouh »

« A partir du moment où il y a eu le tatouage, dans la tête ça a fait waouh, sur le corps ça a fait waouh et le chéri, il a fait waouh aussi ! », s’enthousiasme Euriell, qui explique que le tatouage remplit un vide et invite au toucher. Frédérique aussi mesure très rapidement les bienfaits du tatouage : « Le lendemain je me regardais dans la glace, ce que je n’avais pas fait depuis deux ans, lance-t-elle. Les gens focalisent plus sur le tatouage que sur le reste et ça me fait rire. » Elle ne va toujours pas à la plage ou à la piscine mais sort au café et estime avoir retrouvé « une vie normale ». Elle ajoute que son compagnon « a toujours été là » et n’avait pas de mal à accepter ses cicatrices. « C’est moi qui ne supportais pas qu’il regarde ou qu’il touche ».

Frédérique qui a subi une double mastectomie, s'est fait tatouer par Amandine un serpent et une fleur sur le buste.
Frédérique qui a subi une double mastectomie, s'est fait tatouer par Amandine un serpent et une fleur sur le buste. - Nathalie Kaid / association soeurs d'encre

Pour Joé c’est tout frais mais elle sent déjà que son regard sur elle-même a changé. « Je me regarde avec plus de plaisir dans la glace, affirme-t-elle. C’est plus joli que ce qu’il y a au-dessous. » Elle est très reconnaissante à sa tatoueuse de l’avoir guidée pour réaliser ce scarabée avec trois petites lumières dans le ventre qui symbolisent ses enfants et six étoiles au-dessus qui représentent ces petits-enfants. Après un petit temps de réflexion elle lâche finalement : « en fait je me suis déjà réapproprié mon sein ». Seul regret pour elle, celui de ne pas avoir franchi le pas plus tôt. Elle recommande à toutes celles qui le peuvent médicalement de s’en remettre aux bons conseils de l’association Sœurs d’encre.

Une collaboration avec le milieu médical

L’association Sœurs d’encre a créé un réseau qui propose des tatouages réparateurs à Bordeaux, Paris et Angoulême. Elle est aussi marraine de l’association Volcaniques d’Auvergne. « Nous travaillons toujours en étroite collaboration avec le milieu médical et nous sommes la seule association de tatouages sur cicatrices qui est, depuis 2019, référencée comme soins de support dans le guide "la Vie autour" de l' AFSOS (association francophone des soins ontologiques de support) », précise Nathalie Kaïd qui a fondé Sœurs d’encre.

Chaque année, l’association propose pendant octobre rose une édition de RoseTatoo, qui regroupe des événements autour du tatouage sur cicatrice. Cette édition 2020 a été reportée en 2021 en raison de l’épidémie de Covid-19.