Coronavirus à Bordeaux : Des étudiants isolés et en « détresse psychologique » dans un campus déserté

CONFINEMENT Depuis le début du confinement lié à l’épidémie de Covid-19, près de 3.000 étudiants sont isolés sur le plus campus de Pessac-Talence-Gradignan

Marion Pignot

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Selon le Crous, près de 2.000 étudiants sont confinés dans leur logement U sur le plus gros campus de Bordeaux.
Selon le Crous, près de 2.000 étudiants sont confinés dans leur logement U sur le plus gros campus de Bordeaux. — NICOLAS TUCAT / AFP
  • Depuis le 17 mars, 3.000 étudiants, selon le Crous, sont confinés sur le plus gros campus de Bordeaux.
  • En plein confinement lié à l’épidémie de Covid-19, ils souffrent d’isolement et d’une plus grande précarité.
  • Collectif citoyen, mais aussi le Crous et l’Espace santé de l’université de Bordeaux multiplient les initiatives et les dispositifs d’urgence pour « ne laisser aucun étudiant souffrir du confinement » et de la faim.

Depuis quelques jours, sur le campus de Pessac, l’Espace santé étudiants a « doublé » ses permanences téléphoniques. Au bout du fil, beaucoup d’appels d’étudiants « anxieux », voire en « détresse psychologique ». Depuis le 17 mars, début du confinement lié à l’épidémie de Covid-19, près de 3.000 étudiants, selon le Crous, seraient isolés sur le plus gros campus de Bordeaux. Dans cette mini-ville bordée par les vignes et la rocade, Resto U, cafet' et associations étudiantes sont fermés et, entre deux grands amphis aujourd’hui abandonnés, on ne croise plus que des étudiants masqués, sans cours ou cherchant de quoi manger.

« Depuis que nous avons ouvert la ligne d’urgence*, nous avons reçu plus de 180 appels d’étudiants très demandeurs. Des jeunes en stress et détresse psychologique ou d’autres qui ont simplement besoin de parler à notre infirmière », explique à 20 Minutes Anne-Cécile Rahis, directrice adjointe de l’Espace santé étudiants. Parmi eux, Jessica**, 22 ans. « Ce jour-là, je n’ai parlé qu’à cette personne au bout du fil. Franchement, c’est dur. Je suis seule, loin de mes amis et je n’ai même plus de quoi faire des courses », témoigne la jeune étudiante en sociologie, coincée dans son 9 m2.

Une distribution de colis remplis de produits de première nécessité

Sur le campus, il y a aussi Ismaël, doctorant en droit à Bordeaux, qui ne pouvait pas rentrer en Côte d’Ivoire. Le jeune homme rencontré par un confrère de l’AFP était intérimaire et n’a désormais plus de mission. « Je fais avec le peu que j’ai », confie-t-il, c’est-à-dire « 60 à 70 % » en moins dans le portefeuille. Comme tous les étudiants isolés du campus bordelais, Ismaël peut aujourd’hui appeler à la rescousse les bénévoles deSolidarité-Continuité alimentaire Bordeaux, collectif citoyen monté dans « l’urgence » par des militants syndiqués et qui distribue des colis remplis de produits de première nécessité. Dans les cartons ? Trois kilos de féculents (riz, pommes de terre, etc.), pour 800 grammes de conserves, de la « sauce pour les pâtes », du café, du dentifrice, du papier toilettes ou encore des serviettes menstruelles.

« Le campus a été déserté. Les étudiants qui sont restés sont ceux qui étaient déjà dans une situation d’isolement. Etrangers, ils étaient loin de leur famille, en rupture familiale, ils sont désormais sans leurs amis. Certains, en grande précarité, n’ont aujourd’hui plus leur job, explique Jérôme, membre fondateur du collectif et enseignant chercheur en physique. Bref, on se sent utile avec nos colis. »

Des bénévoles du collectif
Des bénévoles du collectif - NICOLAS TUCAT / AFP

Preuve en est, depuis la diffusion du formulaire de contact par mail et dans les halls des cités U, Solidarité-Continuité alimentaire Bordeaux croule sous les demandes, 840 en quinze jours pour 700 colis distribués. « La précarité étudiante n’était pas un secret. En temps normal, 20 % des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté, on savait que durant cette drôle de période, ça allait empirer », note Jérôme. Alors une semaine avant le confinement, le militant et son cercle d’une quinzaine de rompus à l’exercice lancent le collectif citoyen. Chacun y va de ses fonds propres pour rassembler jusqu’à 20.000 euros. Mais « ce n’était pas jouable comme ça », précise Jérôme. Une cagnotte Leetchi est lancée. Elle cumule, ce mercredi, plus de 47.000 euros. Une belle somme qui ne rassure pourtant pas les bénévoles qui craignent « de ne pouvoir tenir jusqu’au bout du confinement ».

« Certains étudiants sont confinés avec des punaises de lit »

Et en attendant de pouvoir débloquer cet argent, au local prêté par l’université de Bordeaux, les bénévoles, tous masqués et passés à l’étape gel désinfectant, s’activent pour préparer les colis. Sur le terrain, deux autres équipes se relaient pour faire les courses et la distribution. Le portage se fait au pied de l’immeuble, un étudiant à la fois. « Au début, le Crous et l’université étaient plutôt réticents à nous aider, aujourd’hui on a ce local et d’autres initiatives solidaires ont été lancées. C’était incontournable, surtout quand on sait que certains sont confinés avec des punaises de lit », ajoute le cofondateur du collectif qui réclame que le Crous ne fasse pas payer les loyers à l’ensemble des étudiants restés confinés.

Un Crous qui signale dans un communiqué que quelque 70.000 euros d’aides « sur évaluation sociale » ont été attribués à 500 étudiants depuis le confinement. A ceci s’ajoutent 60.000 euros en bons d’achat et le portage de 200 colis alimentaires. Depuis le 16 mars, le service social coordonne également la distribution de nourriture et de médicaments (sur prescription médicale) aux étudiants touchés par le Covid-19.

Téléphoner chaque jour à ce jeune homme qui « vraiment ne va pas bien »

De son côté, l’université de Bordeaux a déclenché un dispositif pour, dit-elle, « parer aux situations les plus urgentes ». Les étudiants peuvent solliciter « une aide de 200 euros par mois de confinement pour les besoins de première nécessité » et/ou de 300 euros pour l’acquisition d’un ordinateur pour continuer à se former. L’université aurait également distribué une centaine d’e-cartes Carrefour d’un montant de 50 euros.

« Nous avions commencé par une ligne standard, nous sommes vite passés à deux, se rappelle Anne-Cécile Rahis. Nous avons également reconsidéré notre offre de santé. Il a fallu nous ajuster, coordonner nos efforts pour ne laisser aucun étudiant souffrir pendant ce confinement. » L’Espace santé de l’université propose aujourd’hui des téléconsultations médicales, une assistance sociale, un soutien psychologique, des ateliers de gestion du stress mais aussi un soutien particulier aux étudiants qui présenteraient des risques suicidaires.

Et sur ses réseaux sociaux, il invite les étudiants isolés à appeler, à demander du soutien. « Il faut pouvoir aller chercher ces jeunes qui ont du mal à demander de l’aide, poursuit Anne-Cécile Rahis. Grâce cette solidarité, on peut veiller à ce qu’il n’y ait pas le moindre trou dans la raquette. » Et de prendre le temps de rappeler régulièrement ces étudiants souffrant du Covid-19, voire de téléphoner chaque jour à ce jeune homme qui « vraiment ne va pas bien ».

*05.33.35.51.42.00 pour joindre urgemment l’Espace santé étudiants ou 05.33.51.42.05 pour toutes questions liées au Covid-19. Du lundi au vendredi de 9 heures à 12h30 et de 13h30 à 17 heures

** Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée.​