Coronavirus : Le BTP, à l’arrêt, suspendu à un accord avec le gouvernement

EPIDEMIE Près de 90 % des chantiers sont à l’arrêt en France, selon la Fédération nationale des travaux publics

Marion Pignot
— 
Des ouvrier du bâtiment sur un chantier de construction d'immeuble à  Rennes, en Bretagne.
Des ouvrier du bâtiment sur un chantier de construction d'immeuble à Rennes, en Bretagne. — Mathieu Pattier/SIPA
  • A l’appel de leurs trois fédérations, inquiètes de voir les ouvriers travailler durant l’épidémie de Covid-19, des entreprises de bâtiment et travaux publics ont fermé et les ouvriers sont restés à la maison.
  • Malgré l’injonction du gouvernement à continuer leur activité, plus de 80 % des chantiers de travaux publics sont à l’arrêt.
  • Un protocole d’accord serait en cours d’élaboration alors que sur le terrain, des ouvriers, travaillant sans masque ni gants, se disent inquiets.

« C’est compliqué de télétravailler avec son marteau-piqueur. » Si Richard, 46 ans, continue de bosser en souriant, ce jeudi, sur son chantier à Bordeaux, beaucoup des deux millions de salariés du bâtiment et des travaux publics sont restés chez eux. A l’appel de leurs trois fédérations (la Capeb, la Fédération nationale des travaux publics et la Fédération française du bâtiment), inquiètes de voir les ouvriers travailler durant l'épidémie de Covid-19, des entreprises ont fermé et « les gars sont restés à la maison ».

Qu’importe le discours d’Emmanuel Macron exhortant les entreprises et les salariés à poursuivre leur activité pour ne pas que l’économie s’arrête, près de 90 % des chantiers sont ainsi à l’arrêt en France, selon la FNTP (8.000 entreprises et 300.000 salariés). « Personne n’a envie de mettre ses salariés en danger, ni de prendre de risques juridiques ou financiers, explique Julien Guez, directeur général de la fédération. Nous avions demandé de suspendre l’activité des entreprises pour être en capacité de faire respecter les gestes barrières, être aux normes sanitaires. Nous avons enfin été entendus et le mieux est d’en finir avec cette pagaille, de rétablir rapidement la confiance avec les salariés. »

« Défaitisme » et manque de « civisme »

Depuis lundi dernier, date à laquelle a été annoncé un confinement strict des Français à leur domicile, le ton s’était effectivement durci entre le bâtiment, qui juge intenable de poursuivre ses chantiers, et le gouvernement, qui y voit une activité essentielle à l’économie. Le conflit a atteint son point culminant jeudi, lorsque la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a accusé la Capeb, de « défaitisme » et de manque de « civisme » pour avoir, selon elle, appelé ses adhérents à un arrêt total.

Ce vendredi, le calme est revenu et chaque partie planche désormais sur un « protocole » qui permettrait de cadrer les conditions d’une reprise des chantiers. L’objectif ? Formaliser, selon la FNTP, un guide à l’usage des salariés qui devrait être validé par les ministères de la Santé et du Travail, la prise en compte par l’Etat du chômage partiel et la sécurisation des contrats pour éviter que les entreprises et leurs clients se renvoient la décision d’arrêter un chantier. Un accord avec le gouvernement fixe comme objectif d’y parvenir avant mardi soir. « C’est une date butoir pour qu’on s’active, mais elle n’implique pas une reprise des activités ipso facto, il faudra que ce protocole soit concrétisé sur le terrain », commente Julien Guez.

« Si les gars ne vont pas bosser, ce n’est pas pour rien »

Et ce notamment pour rassurer Pierre Gauthier, 28 ans, ingénieur géotechnicien en Haute-Savoie. En pleine épidémie de Covid-19, il rejoint quotidiennement des chantiers à Megève ou Saint-Gervais : « On se dit que seul dans un champ, il n’y a pas de problème. Et puis le nombre de cas de coronavirus augmente et on flippe un peu. On se demande chaque jour si on ne va pas finir par croiser la mauvaise personne. » Ou encore Richard, qui continue de parfaire les rues de la rive droite à Bordeaux, où le chantier du tram est à l’arrêt, selon la Direccte : « On est quatre ici à bosser sans masque, sans gants. A se passer du matériel. Je viens en tram qui est parfois bien plein, c’est angoissant. J’ai deux enfants et ma mère à la maison. »

« Les gars vont perdre jusqu’à 500 euros de salaire par mois, voire la moitié pour les intérimaires. Alors s’ils ne vont pas bosser, ce n’est pas pour rien », assure Laurent Grosjean, secrétaire de la CGT 31 de la construction. Le syndicat représente « plus de 40 % des 40.000 salariés du secteur » dans l’agglomération toulousaine où, selon lui, tous les chantiers sont fermés. « Il est hors de question de reprendre le boulot dans ces conditions », poursuit le syndicaliste, qui assure que « dès lundi, les coups de fil d’ouvriers inquiets n’ont cessé de pleuvoir. On nous dit qu’on peut travailler individuellement dans notre secteur, c’est mal connaître la réalité de notre métier. »

« Je fais comment continuer un chantier sans fournitures »

« Difficile de respecter les conditions sanitaires quand le gel commandé n’est pas arrivé, quand on doit porter des sacs de ciment ou du matériel lourd, abonde Clément Leroux, de l’entreprise bordelaise Estia. Et même si nous avons fait des stocks, 80 % de nos fournisseurs sont à l’arrêt. Comment je fais mes devis si l’entreprise qui me fournit les fenêtres ne me donne pas ses chiffres ? Comment je fais pour continuer un chantier sans fournitures ? »

De son côté, Benoît de Massia, le président de la petite entreprise de 23 salariés, assure que seuls deux ouvriers manquent à l’appel, restés garder leurs enfants. Tous se sont renseignés, ont émis des craintes mais ont préféré continuer à travailler. Estia n’aura pas fermé ses portes, son président refusant de prendre ce risque, sans décret couvrant cette décision ou assurant le droit à un chômage partiel.

Ce vendredi, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a promis que les entreprises du BTP à l’arrêt y auraient droit. Il a également reconnu qu’il n’était pas évident « de protéger des salariés sur un chantier » et que ceux qui « seraient trop dangereux du point de vue sanitaire » seraient fermés. « On est enfin dans une démarche constructive avec le gouvernement, signale Julien Guez. La Capeb, la Fédération du bâtiment et la FNTP font front commun. On tient tous le même discours. C’est assez rare de le voir, et c’est dire combien nous ne pouvions plus rester dans le flou, mettre en danger deux millions de gars sur les chantiers. »