VIDEO. « A Bordeaux, tout le monde n’a pas encore sa place ou un toit sur la tête »

INTERVIEW Les Hurlements d'Léo sortent un album concept, l'occasion de faire le point sur Bordeaux avec un groupe qui tourne depuis plus de vingt dans la capitale girondine

Propos recueillis par Marion Pignot

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Laurent Kebous Bousquet des Hurlements d'Léo et Perrine Fifadji, qui a rejoint le groupe bordelais sur le projet « mondial Stéréo».
Laurent Kebous Bousquet des Hurlements d'Léo et Perrine Fifadji, qui a rejoint le groupe bordelais sur le projet « mondial Stéréo». — Marion Pignot
  • Les Hurlements d’Léo sont (sauf impondérable) en concert samedi 14 mars au Rocher de Palmer, à Cenon.
  • Le groupe phare de la scène bordelaise a fait un pas de côté, en 2019, en sortant Mondial Stéréo, un conte sur l’exil, et, ce 21 février, un album accompagnant l’histoire de Léo, jeune lionceau qui fuit son pays en guerre.
  • Les HDL y parlent immigration, discrimination, droit au logement ou musique comme échappatoire. L’occasion, durant ces municipales, de transposer ces thèmes à Bordeaux, ville que les membres des Hurlements ont vu grossir et où « tout le monde n’a pas sa place ou un toit sur la tête »

 

Lui se dit « anarchiste » et se marre. Elle assure ne pas vouloir parler politique. Lui, c’est Laurent Bousquet alias « Kebous », membre des Hurlements d'Léo, groupe bien connu de la scène bordelaise et, elle, c’est Perrine Fifadji qui a rejoint les HDL sur le projet Mondial Stéréo. Sorti le 21 février, l’album concept rassemble la grande famille des Hurlements (Les Ogres de Barback, Féloche, les VRP, La rue Kétanou, etc.) pour pousser un coup de gueule contre le sort réservé aux migrants. Laurent, Perrine et leurs acolytes y parlent immigration, discrimination, droit au logement, etc. A la veille des élections municipales ce 15 mars, ce concert est l’occasion de voir moins loin que la Méditerranée et de transposer ces grands thèmes à Bordeaux, ville où, selon Laurent Bousquet, tout le monde n’a pas encore « sa place ou un toit sur la tête ».

Avez-vous suivi la campagne des municipales ?

Laurent Bousquet : Ne me demandez pas pour qui je vais voter, je ne suis pas là pour ça. Je suis anarchiste moi (rires) et, surtout, je ne serai pas le porte-voix d’un candidat. En revanche, je suis membre d’un groupe impliqué, qui prend la parole pour la donner à ceux qui ne l’ont pas. On n’est pas des porte-drapeaux et on rapporte juste des faits qui nous bouleversent. Comme, ce matin, quand j’ai pris le tram et que j’ai encore vu des gens se faire déplacer par la maréchaussée parce qu’ils dormaient devant un magasin… Ça me choque encore de voir qu’à Bordeaux tout le monde n’a pas sa place ou un toit sur la tête.

Justement, le logement était un grand thème de la campagne…

Perrine Fifadji : Je connais des gens qui cherchent en vain à se loger à Bordeaux. Leurs revenus sont, certes, peu élevés, mais c’est terrible de voir qu’ils sont obligés d’autant s’éloigner du centre-ville, voire de Bordeaux. La ville évolue et c’est bien mais il y a ce phénomène de gentrification. Le quartier Saint-Michel, par exemple, a pas mal changé. Alors, certes, les quartiers sont rénovés, mais quand les habitants n’ont plus les moyens d’y rester il y a un problème.

Laurent Bousquet : A Saint-Michel, les points cardinaux sont restés là. Ils n’ont pas non plus détruit la flèche, ni le marché des Capucins. On a gardé des repères. Le Saint-Michel dans lequel j’ai vécu, entre 1996 et 2002, a muté et heureusement. On ne doit pas vivre dans le passé. Mais ce qui me gêne, c’ est plus ces logements vacants. A Bacalan, où j’habite, les logements vacants sont des logements sociaux. Il y a un véritable problème. Mais c’est Bacalan, donc ce n’est pas Bordeaux.

Bacalan est à part, selon vous ?

Laurent Bousquet :  Bacalan, c’est à l’abri du regard des Bordelais qui, clairement, ne sont pas nombreux à aller jusqu’à l’arrêt de tram Claveau. Ils flippent (rires). Il y a des gitans, des gens pas comme eux. Mes filles sont scolarisées vers le cours de l’Yser et pour inviter des copines et des copains à la maison, ça a été compliqué au début. Les parents hésitaient.

Pensez-vous que dans cette campagne municipale les quartiers sont oubliés ?

Perrine Fifadji : Bordeaux, ça n’est pas que le centre-ville. La mixité que mon fils voit dans sa cour de récré ou que je retrouve dans mon quartier, à la Bastide, ne se voit pas ailleurs ou seulement rue Sainte-Catherine. Je suis issue de l’immigration, ma différence est visible et tout le monde devrait être représenté, avoir le droit à la parole. Bordeaux n’est cependant que le reflet de ce qui se passe au niveau national. En France, la discrimination est importante.

Laurent Bousquet : Je vis à Bacalan depuis trois ans. La mixité est visible et ça m’apporte une grande sérénité. Ça me replonge dans les années 1970 avec les copains, au pied du HLM dans lequel je vivais. Il y avait 23 nationalités et c’était génial. Le temps a fait son affaire, on nous a divisés, que ce soit à Bordeaux ou à Mont-de-Marsan. Reste que quand on habite à Bacalan, on est Bacalanais, on n’est pas Bordelais (rires). Je suis peut-être un brin chauvin, mais les Bacalanais ont vraiment cet état d’esprit, et savent que leur quartier, ce n’est pas Bordeaux.

Vous ne pensez pas que, politiquement, il y a eu un effort de fait ?

Laurent Bousquet : Beaucoup d’associations bordelaises font un travail remarquable et, comme dans beaucoup d’autres villes, on ne leur donne pas les bons outils, pas les fonds nécessaires. Les gens se sont fédérés, des collectifs se sont créés comme le collectif Bienvenue qui travaille vers les migrants de la « Zone Libre » de Cenon, par exemple.

Ce n’est pas les pouvoirs publics en place qui peuvent changer ça, ni les urnes. Je crois au pouvoir de la « fédération des bonnes intentions » et je ne suis pas certain qu’il faille un scrutin pour se réveiller un matin en disant « je suis humain ». Le scrutin organise les avancées. Les Bordelais, eux, les créent. On a d’ailleurs lancé l’association Vox Populi il y a trois ans. On travaille avec des handicapés mentaux, des écoles, etc. Ça me permet d’être un maillon du lien social à Bordeaux, d’être en accord avec les gens qui viennent à nos concerts et, surtout, avec mon discours.

En parlant de concerts, on fait un point sur l’offre culturelle à Bordeaux ?

Laurent Bousquet : Il y a un peu moins de lieux indé. On a tenu Le Local pendant huit ans, avec plusieurs groupes de la scène bordelaise. On a fermé parce qu’on a grandi. On passe d’un phénomène de meute, de collectif, à des préoccupations plus perso. Mais Bordeaux s’en sort bien. Il y en a pour tous les goûts, toutes les chapelles et tous les crews.

Perrine Fifadji : Le Rocher de Palmer est une salle de spectacles depuis peu mais l’association Musiques métisses y œuvre depuis très longtemps. Il y a aussi le Krakatoa, Barbey et la salle du Grand Parc, maintenant. Et puis les plus petites salles comme le Quartier Libre ou la salle du Vigean, à Eysines. L’offre culturelle est abondante. Bien sûr ça a changé, mais on a désormais une grande salle de concerts.

Autre gros dossier de ces municipales, les transports… Vous notez du changement à Bordeaux ?

Perrine Fifadji (enthousiaste) Je me déplace à vélo depuis des années et je peux affirmer que ça n’a rien à voir. De gros efforts ont été faits et aujourd’hui on a des pistes cyclables partout.

Laurent Bousquet : Mais peut-être pas assez car c’est toujours la guerre entre les cyclistes et les automobilistes.

Perrine Fifadji : Franchement, on a gagné le pont de Pierre ! Et les quais de Queyries jusqu’au pont Chaban-Delmas, c’est le bon plan. Reste que nous avons encore besoin d’espaces verts, surtout rive gauche. Il y a moins de voitures, mais c’est encore très minéral. Bordeaux doit encore faire un effort.

Laurent Bousquet : Il y a plus de perspectives vertes sur la rive droite. Et vraiment, il y a des oiseaux à Bacalan. Il y fait bon vivre.

A Bordeaux, il y fait bon vivre aussi ?

Perrine Fifadji : Quand je vais dans d’autres villes, je suis toujours contente de revenir à Bordeaux.

Laurent Bousquet : On n’est pas maso. Si on n’était pas bien ici on serait partis voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

* Les Hurlements d'Léo en concert au Rocher de Palmer le samedi 14 mars à 20h30. Ouverture des portes à 19h30. Tarif au guichet : 22 euros, plein tarif : 20 euros et tarif abonné 17 euros.