Coronavirus à Bordeaux : « On est dans le flou »... Le marché du vin suspendu à la fin de l'épidémie

GOUT AMER Depuis le début de l'épidémie de Covid-19 en Chine, des milliers de bouteilles de vin de Bordeaux sont en attente dans des ports

Marion Pignot

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Le salon Vinexpo 2015, à Bordeaux.
Le salon Vinexpo 2015, à Bordeaux. — APERCU/SIPA
  • Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, le marché chinois, première destination des vins de Bordeaux en volume et en valeur à l’export, est paralysé.
  • Si les professionnels du vin notent un redémarrage de l’activité et ne peuvent pas encore chiffrer le manque à gagner, tous attendent impatiemment la fin de l’épidémie.
  • En attendant, les grands salons du vin sont annulés, les viticulteurs tirent la langue et le commerce s’organise sur Internet.

« C’est un coup dur de plus. On avait déjà eu le Brexit, les manifestations à Hong Kong et là, c’est le coronavirus. Les indicateurs n’étaient déjà pas bons mais là, c’est pire ». Patricia Zabalza est directrice de l’Union des Côtes de Bordeaux (970 viticulteurs) et avoue aujourd’hui être « dans le flou ». Comme beaucoup de professionnels du vin. La faute au Covid-19 qui fait tousser le marché chinois, première destination des vins de Bordeaux en volume et en valeur à l’export (421.000 hectolitres exportés équivalent à 56 millions de bouteilles et 573 millions d’euros de chiffre d’affaires).

« La Chine, c’est 25 % de nos volumes, Hong Kong, c’est 3 à 4 %, détaille Patricia Zabalza. Donc nous sommes forcément dans l’expectative. Nous attendons la fin de l’épidémie, de la psychose pour que tout redémarre, même si on sent déjà que ça repart. » Impossible pour les Côtes de Bordeaux de chiffrer le manque à gagner, même chose du côté du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB) qui organisait sa conférence annuelle ce mardi, à Paris.

« L’arrivée du coronavirus a d’emblée bloqué les bateaux aux ports »

« Le coronavirus nous plonge tous dans l’incertitude et dans l’attente de la fin de cette épidémie. Pour l’heure, nous ne pouvons évidemment pas en mesurer les conséquences sur notre commercialisation. Et c’est quoi qu’il en soit l’ensemble du commerce mondial qui sera impacté », a fait savoir le président Bernard Farges, dans son discours d’introduction. « Il y a forcément une inquiétude car nous ne savons pas où l’on va, ni combien de temps cela va durer. On sait forcément que l’épidémie aura un impact sur l’export et les chiffres exacts devraient être connus en mai, précise Christophe Chateau, directeur de la communication du CIVB, assurant avoir « tous les jours la Chine au téléphone » et que les échanges redémarrent. Chez le négociant Dubos Frères, point d’inquiétude même si on espère que « Hong Kong ou la Corée du Sud vont très vite arrêter de jouer la prudence et surtout que les vins bloqués depuis décembre vont être enfin dédouanés ».

« Le ralentissement a commencé, comme chaque année, après le Nouvel an chinois. Les clients ont bien bu, bien fêté et se sont calmés, explique Karim Glachant, responsable export chez le négociant de la place de Bordeaux. Mais l’arrivée du coronavirus a remis un coup de frein en bloquant les échanges et les bateaux aux ports. » L’expert en export, qui redoute de nouvelles mesures de quarantaine, a observé l’impact du coronavirus à « très court terme » sur son activité en Asie et s’inquiète aujourd’hui pour le marché européen et « local ».

Car le coronavirus a gagné l’Europe (30 décès et 1.606 cas confirmés en France) et, depuis le début du mois de mars, les annulations ou les reports de grands rendez-vous de la viticulture se multiplient. Après Vinexpo Hong Kong, initialement prévu du 26 au 28 mai et reporté du 8 au 10 juillet ou Vinitaly, c’est  Prowein, plus grand salon des vins réservé aux professionnels, qui devait avoir lieu du 15 au 17 mars à Dusseldörf (Allemagne), qui est reporté. Près de 7.000 exposants venus de 64 pays et 60.000 visiteurs étaient attendus « avec autant de chance de croiser des acheteurs, des vendeurs, de faire vivre le vin de Bordeaux, poursuit Christophe Chateau. Et si ces événements sont reportés, voire annulés, c’est forcément dur pour notre économie ».

« Le business se fait par Skype »

Le conseil d’administration de l’Union des grands crus se réunit demain pour savoir si la Semaine des primeurs, prévue fin mars dans le vignoble bordelais, sera maintenue. Les vignerons et autres professionnels du secteur devront cependant faire une croix sur les Grands jours de Bourgogne ou, en Gironde, sur la Semaine des vignerons indépendants. Prévu du 13 au 15 mars, l’événement est reporté du 19 au 21 juin, durant la Fête du vin de Bordeaux. « Ce Salon, c’est 30.000 visiteurs, 350 exposants et quatre millions de chiffre d’affaires. Si, au départ, je me suis dit que ce report durant la Fête du vin était une cata, finalement je me dis qu’on évite une perte sèche, réagit Cédric Coubris, président des vignerons indépendants de Gironde. On nous a proposé une autre date en septembre, mais avec les vendanges c’était impossible. Sachant qu’en prenant nos assurances on ne pense pas à l’épidémie, un report limite la casse. »

Limiter la casse, c’est d’ailleurs ce que tentent de faire la plupart des viticulteurs en panne de trésorerie et les négociants contactés « en s’adaptant, en expédiant des échantillons, détaille Patricia Zabalza. Sans oublier que les Chinois sont des partenaires commerciaux très offensifs et qu’ils ont rapidement trouvé la parade en s’activant sur Internet. » Sur le Web, les échanges auraient déjà redémarré et le e-commerce de vin pourrait même afficher des chiffres record d’ici le mois de juin. « Le business se fait par Skype », assure-t-on du côté du CIVB.