Bordeaux : Une architecte « effarée de voir à quel point les belles couleurs des portes de la ville disparaissent »

INTERVIEW Marie-Pierre Servantie, chromo-architecte à Bordeaux, tient une conférence ce lundi sur la place de la couleur dans la vie de tous les jours, et s'indigne au passage de l'aseptisation de notre quotidien

Propos recueillis par Mickaël Bosredon

— 

Bordeaux est une ville de pierre, avec de nombreuses portes d'immeubles colorées
Bordeaux est une ville de pierre, avec de nombreuses portes d'immeubles colorées — Mickaël Bosredon/20 Minutes
  • Marie-Pierre Servantie collabore avec des villes pour leur charte couleur, et travaille sur des bâtiments publics comme des hôpitaux ou des stades.
  • A Bordeaux, elle se dit « effarée » de voir que les très nombreuses portes colorées des immeubles de pierre, sont peu à peu remplacées par des couleurs taupe ou gris.

Elle combat les murs blancs, les univers aseptisés, et veut remettre de la couleur dans vos bureaux, vos maisons, et même dans la rue. Marie-Pierre Servantie est chromo-architecte à Bordeaux, et présidente de l’association de l'Académie de la couleur. Elle donnera ce lundi une conférence*, à l’occasion du « Blue Monday » : le troisième lundi de janvier serait en effet « le jour le plus déprimant de l’année »… Même si ce concept, né il y a quelques années d’une campagne publicitaire en Grande-Bretagne, n’a rien de scientifique, pour l’architecte « ce sera l’occasion de parler de la couleur dans la mesure où elle peut redonner le moral ».

Marie-Pierre Servantie, chromo-architecte à Bordeaux

Vous vous présentez comme chromo-architecte et coloriste en environnement. En quoi cela consiste-t-il ?

C’est un métier qui touche d’abord l’urbanisme, j’ai travaillé par exemple sur la charte couleur des villes de Bordeaux et d’Arcachon. Cela concerne aussi les études chromatiques d’environnement pour intégrer des usines, des bâtiments, ou des logements. Et je travaille également sur l’architecture d’intérieur – ce qui n’est pas la même chose que la décoration, – de préférence pour les bâtiments recevant du public (hôpitaux, maisons de retraite, bureaux, stades…). J’ai notamment œuvré sur le nouvel hôpital de Libourne et le CHU de Bordeaux. Et je collabore aussi un peu avec des particuliers.

Y a-t-il des règles à respecter pour intégrer ces couleurs ?

Il y a des principes architecturaux pour placer la couleur. Il faut faire une analyse des parties qui avancent, des parties qui reculent, pour que la couleur aille dans le même sens, sachant que les couleurs claires avancent et les couleurs sombres reculent. Si on est dans un couloir, on a la vision de l’espace en longueur, ce n’est pas comme dans une salle carrée, donc on s’adapte en fonction de la forme de la pièce, mais aussi de la lumière et des matériaux. Il y a des endroits qu’il faut réveiller, d’autres qu’il faut calmer.

Et dans la ville, quelle analyse portez-vous sur la place de la couleur ?

Bordeaux est une ville de pierre, où la couleur est donnée par petites touches grâce aux portes des immeubles. Et je suis effarée de voir, dans le cœur de ville, à quel point ces beaux rouges, turquoises, bleus, disparaissent de nos portes quand celles-ci sont repeintes, pour faire place à des taupes et à des gris. Bordeaux perd son identité, et malheureusement ce n’est pas réglementé. Les gens ont peur de s’affirmer, de marquer leur identité, car la couleur fait peur, donc on a une tendance depuis plusieurs années à faire de plus en plus du neutre.

Et que pensez-vous des nouveaux quartiers, comme les bassins à flot ?

Le 18 janvier 2015, quartier des Bassins à Flot à Bordeaux
Le 18 janvier 2015, quartier des Bassins à Flot à Bordeaux - no credit
Aux Bassins à Flot, le code couleur de l'urbanisme est censé rappeler la Garonne, et ses reflets.
Aux Bassins à Flot, le code couleur de l'urbanisme est censé rappeler la Garonne, et ses reflets. - Mickaël Bosredon/20 Minutes

Aux bassins à flot, la gamme est bien pensée, avec des couleurs qui rappellent la Garonne (bardages métalliques, rouille…)

Il y a aussi des couleurs sombres, y compris des noirs, pour moi il n’y a pas de problème à les utiliser, à condition qu’elles soient traitées avec de bons produits résistant aux UV. Pourquoi arrêterait-on le noir et accepterait-on le blanc ? Je suis plus choquée par les pyramides de la rive droite, et ce blanc qui nous saute à la figure…

*Conférence de l’académie de la couleur de Bordeaux, ce lundi 20 janvier à 12 heures, à l’espace Arte Coloris, 23, quai des Chartrons.