Bordeaux : Comment l’affaire des drôles de prêts du Crédit Municipal est-elle en train de prendre une tournure politique ?

ENQUETE Une enquête portant sur des prêts de plusieurs dizaines de millions d’euros de la part du Crédit Municipal de Bordeaux, a été ouverte

Mickaël Bosredon

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Le Crédit Municipal de Bordeaux accorde des prêts en échange de biens, comme des bijoux, déposés par les clients.
Le Crédit Municipal de Bordeaux accorde des prêts en échange de biens, comme des bijoux, déposés par les clients. — M.Bosredon/20Minutes
  • Le Crédit Municipal est un établissement détenu par la ville, qui accorde des prêts sur gage et effectue des prêts bancaires classiques, d’ordinaire pour les plus modestes.
  • Or, une enquête a été ouverte concernant des prêts de plusieurs dizaines de millions d’euros accordés par cet établissement, à plusieurs personnalités dont la chanteuse Chantal Goya.
  • Le candidat aux municipales Vincent Feltesse monte au créneau, et estime que la vocation du Crédit Municipal « a été dévoyée. »
  • La municipalité s’est défendue ce vendredi, et affirme qu’il s’agit « d’une attaque politicienne en règle. »

L’affaire du Crédit Municipal de Bordeaux (CMB) se déplace sur le terrain politique. Révélée par Sud Ouest il y a quelques jours, elle porte sur une supposée tentative d'escroquerie sur des prêts accordés par le CMB (ex-Mont-de-Piété), couvrant « quelques dizaines » de millions d’euros, selon le parquet de  Bordeaux qui a ouvert une enquête préliminaire.

Jusque-là discrète sur le sujet, l’équipe de campagne du maire Nicolas Florian a réagi à cette enquête ce vendredi, y voyant « une attaque politicienne en règle » et le signe que « la campagne des municipales est bel et bien lancée. » En clair : ce n'est pas par hasard si cette affaire sort maintenant... « Il y a un contrôle de la Banque de France en cours, dont les conclusions ne sont pas connues, a souligné le directeur de cabinet du maire Ludovic Martinez, et l’enquête de police judiciaire, déclenchée suite à un conflit entre commissaires-priseurs et portant uniquement sur le prêt sur gages, a été classée » assure-t-il.

Défaillances dans la mise en place des règles de prêts ?

Selon une source proche de l’enquête citée par l’AFP, des « interrogations importantes » sont apparues concernant un nombre de prêts, non précisé, pour lesquels la valeur des objets gagés – bijoux, objets d’art, tableaux, voitures de collection – aurait pu être surévaluée.

Selon Sud Ouest, une inspection de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR, outil de surveillance de la Banque de France) a par ailleurs été lancée avant l’été, pour des « défaillances » observées dans la mise en place des « règles élémentaires » de prêts (absences de justificatifs, analyses de risques, signalements à Tracfin, etc.).

L’activité du Crédit Municipal, détenu à 100 % par la mairie, comprend deux volets : le prêt sur gages, qui consiste à prêter un objet de valeur contre une somme en cash, le client ayant ensuite un certain délai pour le rembourser et le récupérer faute de quoi il est vendu aux enchères, et une activité de prêt classique, mais d’ordinaire pour des sommes relativement modestes, en moyenne 14.000 euros à Bordeaux.

Un prêt de 2,2 millions d’euros à Chantal Goya

Parmi les bénéficiaires de ces prêts, on trouve notamment le couple du compositeur Jean-Jacques Debout et de la chanteuse pour enfants Chantal Goya, pour un montant de 2,2 millions d’euros. Loin des standards habituels du CMB, donc. Ce prêt leur a été accordé en avril 2018, uniquement sur la base de leurs droits Sacem. Et l’ACPR, le « gendarme de la banque », de s’interroger sur les conditions d’octroi de ce prêt, et sur la capacité des clients à le rembourser. L’avocat du couple, cité par Le Parisien, confirme l’existence de ce prêt, mais nie que ses clients soient concernés par cette enquête. Il y a aussi le cas de cette princesse persane, débitrice de 750.000 euros, alors que les gages mis en garantie ne représenteraient que la moitié de la somme…

Interrogé par l’AFP, le directeur du Crédit Municipal Christophe Leuret a indiqué qu’il « s’inscrivait en faux » contre ces « faits allégués » alors que « nous essayons de prendre toutes les garanties nécessaires. » Selon lui, l’inspection de l’ACPR relevait d’un « contrôle régulier. Cela faisait sept ans qu’ils n’étaient pas venus ».

Le Crédit Municipal « s’est totalement éloigné de sa vocation initiale »

Le candidat sans étiquette aux municipales à Bordeaux Vincent Feltesse, est rapidement monté au créneau. Il insiste sur la vocation sociale de ces établissements, qui détiennent le monopole du prêt sur gages, et qui doivent permettre « aux plus fragiles d’avoir une solution par mauvais temps. »

L’élu estime qu’en accordant des prêts « de millions d’euros », le CMB « s’est totalement éloigné de sa vocation initiale. » « Comment de tels écarts ont pu se produire sans que l’équipe municipale recadre les choses ? Comment dans une ville où plus de 17 % de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté, la vocation sociale du Crédit Municipal de Bordeaux a-t-elle pu être à ce point dévoyée ? » dénonce-t-il encore.

« Le Crédit Municipal ne fait pas de fausse monnaie » se défend la mairie

« Le contrôle du CMB est bien exercé, s’agace Ludovic Martinez. Le Crédit Municipal ne fait pas de fausse monnaie, c’est un établissement bancaire encadré. Je crois que Vincent Feltesse, qui est un peu le dernier de la classe en ce moment, ou l'avant-dernier, cherche à remonter dans cette campagne, à exister, et pour cela il avance des choses. C’est un terrain particulier… ».

Le directeur de cabinet du maire indique par ailleurs que Nicolas Florian a, « dès son premier conseil d’administration, mis un veto sur une demande de prêt de huit millions d’euros sollicitée par un entrepreneur parisien, lequel nous a attaqués, et a perdu. »

Le débat sur cette affaire est certainement loin d’être clos, et il risque de s’inviter avec force lors du prochain conseil municipal de Bordeaux.