VIDEO. Bordeaux: Un laboratoire bordelais redonne un visage à un soldat napoléonien de la campagne de Russie

SCIENCES L'unité Pacea de l'université de Bordeaux, a réussi à recréer le visage d'un soldat napoléonien, sur la base d'un crâne découvert dans un charnier remontant à l'époque de la Campagne de Russie de 1812

Mickaël Bosredon

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Des scientifiques français et russes ont reconstitué le visage d'un soldat napoléonien gravement blessé pendant la campagne de Russie en 1812.
Des scientifiques français et russes ont reconstitué le visage d'un soldat napoléonien gravement blessé pendant la campagne de Russie en 1812. — Florent Comte, AUSONIUS - LaScArBx
  • Les scientifiques bordelais ont déterminé dans un premier temps que ce crâne avait été atteint par un coup de sabre.
  • Ils ont reconstitué le crâne en 3D, ajoutant les parties manquantes que la blessure avait abîmées.
  • Sur la base des caractéristiques morphologiques de l’époque, ils ont ensuite pu recréer le visage de ce jeune soldat.

C’était « la cerise sur le gâteau. » Des scientifiques de l'unité Pacea de l’université de Bordeaux 1 ont réussi à reconstituer numériquement le visage d’un soldat napoléonien, grâce à un crâne trouvé dans un charnier en Russie.

« Notre objectif premier était avant tout de comprendre le traumatisme que ce soldat avait subi » explique à 20Minutes Dany Coutinho Nogueira, doctorant en anthropologie biologique à l'École Pratique des Hautes Études (EPHE-Paris Sciences Lettres-Université Paris), rattaché à la chaire d'anthropologie biologique Paul Broca.

Ce crâne de soldat napoléonien « a été découvert dans la ville de Kaliningrad en 2006 » explique Olivier Dutour, directeur d’études à l’EPHE. « Ce charnier a été découvert fortuitement, avec des squelettes les uns sur les autres, et aussi des restes d’uniformes de la période napoléonienne. Il y avait à peu près un millier de corps. Ce charnier a rapidement été identifié comme un charnier de la retraite de Russie, en 1812. »

« Les restes de soldats ne peuvent pas bouger de Russie »

Un projet de collaboration scientifique se met alors en place, dans le cadre d’un laboratoire international associé (LIA) franco-russe, associant le CNRS, l’Académie des sciences de Russie, l’EPHE, et l’université d’Etat de Moscou.

Directrice de recherches au CNRS, et directrice d’études à la chaire d’anthropologie biologique Paul Broca, Hélène Coqueugniot explique que son laboratoire, où l’imagerie s’est fortement développée depuis le début des années 2000, a été sollicité à partir de 2011 pour intervenir sur cette découverte. « Dans ce cas particulier, l’imagerie a un intérêt énorme, parce que les restes de soldats ne peuvent pas bouger de Russie : même si ce sont des soldats français, ils n’ont pas le statut de soldat, puisque le statut de « mort pour la France » n’a été créé qu’en 1914. Ils sont considérés comme des objets archéologiques. »

Alors, « comme on ne peut pas ramener les os, on ramène les images. » Le laboratoire bordelais réalise une première mission à Moscou pour sélectionner les ossements d’intérêt, afin de les passer au scanner. « Nous avons sélectionné surtout des traumatismes, et nous nous sommes dit que grâce à l’imagerie nous pourrions réussir à reconstruire l’histoire de ces traumatismes. »

« Reconstruire les parties manquantes pour lui redonner une face complète »

Un premier os est étudié en 2015 : un fémur qui portait la trace d’une balle. « C’était le tout premier cas de « paléobalistique », un terme que nous avons inventé pour cette publication, car nous avons pu calculer l’orientation et la trajectoire de la balle, comme cela se fait en balistique » poursuit Hélène Coqueugniot.

Puis vient le cas de ce crâne qui a subi un traumatisme très marqué au niveau de la face. « Notre objectif a été alors de comprendre ce qui avait provoqué cette blessure, et de reconstruire les parties manquantes pour lui redonner une face complète et éventuellement un visage, avec les tissus mous, la peau et les cheveux » explique Dany Coutinho Nogueira.

Un scanner du crâne a été réalisé, et les images ont été converties grâce à un logiciel du laboratoire bordelais afin d’obtenir un modèle 3D.

Le soldat avait survécu entre six semaines et trois mois après la blessure

La lésion de la face de ce soldat, dont l’âge a été estimé entre 24 et 27 ans, comprenait des fractures du côté gauche de la mandibule, des maxillaires et des dents antérieures. Le trait de fracture correspondait à un coup dirigé vers le bas, d’avant en arrière. « Nous avons pu établir qu’il s’agissait d’un coup de sabre » poursuit le doctorant.

Le crâne du soldat napoléonien comportait des parties manquantes en raison d'une grave blessure.
Le crâne du soldat napoléonien comportait des parties manquantes en raison d'une grave blessure. - Olivier Dutour - LIA K1812

Les scientifiques ont aussi observé au niveau de la mandibule « un processus de cicatrisation qui avait commencé, ce qui nous a permis de déterminer qu’il avait survécu entre six semaines et trois mois après la blessure. Ce processus a modifié les os de la mandibule. Pour corriger ces déformations il a fallu tester une nouvelle technique, l’ostéotomie virtuelle. »

Ostéotomie virtuelle

Cette « ostéotomie virtuelle » s’est déroulée « comme pour une opération chirurgicale : nous avons enlevé virtuellement les os qui étaient trop déformés par la blessure, et nous avons reconstruit la mandibule par symétrie. Pour la partie supérieure de la mâchoire, nous avons en revanche dû utiliser le scan d’un individu actuel, et nous avons prélevé l’équivalent de la partie manquante pour venir la greffer virtuellement sur ce soldat, afin de reconstruire la partie de la face qui était atteinte par la blessure. »

Aucun ADN n’ayant été trouvé sur place, la couleur des yeux et des cheveux a été sélectionnée, elle, en fonction des caractéristiques les plus fréquemment consignées dans les registres militaires napoléoniens. « C’est une proposition, basée sur les données de la population », insiste Dany Coutinho Nogueira.

Quant à la cause de la mort de ce soldat, une épidémie de type typhus qui était répandue à cet endroit fin 1812-début 1813 en est peut-être responsable. Mais la grave blessure qu’il a subie l’avait évidemment fortement affaibli.