Gironde: «Violentes et insupportables», des images tournées en caméra cachée dans un foyer d’accueil pour enfants

ENFANCE Un journaliste s’est fait recruter comme éducateur au sein du centre départemental de l’enfance et de la famille d’Eysines en Gironde. Il a capté en caméra cachée des scènes de violences impliquant des enfants mais aussi des encadrants…

Elsa Provenzano

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Un journaliste s'est fait recruté pour filmer en caméra cachée au sein de du centre départemental de l'enfance et de la famille.
Un journaliste s'est fait recruté pour filmer en caméra cachée au sein de du centre départemental de l'enfance et de la famille. — Capture d'écran France 3 Nouvelle Aquitaine
  • Un centre d’accueil d’enfants placés en Gironde est notamment mis en cause dans un documentaire diffusé ce mercredi soir sur France 3.
  • On y découvre des enfants maltraités et une certaine banalisation de la violence.
  • Le département qualifie les séquences d'« insupportables ». Il assure avoir pris les mesures qui s’imposaient concernant les faits dénoncés.

Mercredi soir, l’émission de France 3 Pièces à conviction a consacré une soirée spéciale aux enfants confiés à la protection de l’enfance. En première partie, une grande enquête de 90 minutes signée Sylvain Louvet pour Capa « Enfants placés : les sacrifiés de la République » a été diffusé.

Lors d' investigations menées dans toute la France, le journaliste demande à un confrère de se faire recruter comme éducateur au sein du centre départemental de l’enfance et de la famille (CDEF) d’Eysines en Gironde, pour y filmer en caméra cachée. Il y capte des images de maltraitances sur les enfants et des conversations qui laissent penser qu’il y a une certaine banalisation de la violence et des agressions sexuelles dans cet établissement.

Un reportage « éprouvant »

Lors des quelques jours où le journaliste filme, après s’être fait recruter très rapidement comme encadrant par une structure en manque chronique de personnel, il se retrouve visé par un jet de pierre qui passe à quelques centimètres de sa tête. Il assiste à une scène violente où un encadrant frappe un enfant roulé en boule à coups de coussins, pour une broutille. Deux hommes qui travaillent dans la structure sont filmés en train d’expliquer qu’il est important de ne pas laisser de traces sur les corps des enfants, qui ne comprendraient que la manière forte.

« Le reportage est éprouvant, on y voit des séquences violentes et insupportables, réagit ce jeudi le président du conseil départemental de la Gironde, en charge du CDEF. On a pris des mesures très rapidement dès qu’on a pu voir les images des extraits ont été envoyés au département en octobre]. Les personnes mises en cause dans le reportage ne travaillent plus au CDEF. » Le département a également saisi le procureur de la République sur la base de certaines images du reportage.

Le CDEF d’Eysines accueille une centaine d’enfants qui ont été retirés de leurs familles dans lesquelles ils se trouvaient en danger. Ils sont normalement en transit dans cette structure mais dans les faits certains y restent plusieurs années. Le centre a vocation à proposer un « accueil inconditionnel », précise Emmanuelle Ajon, vice-présidente du département en charge de la protection de l’enfance, et les autres structures spécialisées, elles-mêmes en difficulté, ont tendance à les renvoyer vers le CDEF.

Une alerte en 2017 de la part des éducateurs

Plusieurs éducateurs d’Eysines avaient écrit une lettre ouverte en avril 2017 pour alerter sur la survenue de 190 événements graves en 2016 et 2017, estimant que le foyer n’était pas en capacité d’assurer la sécurité des enfants. L’un de ces professionnels, qui a quitté le CDEF depuis, raconte qu’en partant un enfant lui a lancé « Vous m’avez détruit. » Sa collègue, qui a elle aussi quitté l’établissement s’affole : « On fabrique les délinquants et les prédateurs sexuels de demain. »

La collectivité assure qu’elle a déjà pris en compte depuis plusieurs années certaines des problématiques soulevées par le reportage. Celle qui ressort principalement pour le président c’est « la prise en charge inadaptée ». L’idée est par exemple de « désengorger le CDEF en créant de petites structures, plus contenantes et plus stabilisantes », précise-t-il. Certaines ont déjà été inaugurées en Gironde, d’autres sont en projet.

Depuis 2016, l’Institution alerte le gouvernement et sollicite son aide pour organiser une prise en charge pédo-psychiatrique (le département a une compétence éducative mais pas sanitaire). Les professionnels ne sont pas assez « outillés » pour encadrer des enfants avec certaines pathologies ou troubles du comportement. Pour l’instant, sur ce volet rien n’a avancé depuis 2016. Le 6 novembre 2018 le département a relancé l’Etat en faisant parvenir un courrier sur ce problème à la ministre de la Santé Agnès Buzyn.

« La situation n’est pas propre à la Gironde, souligne Jean-Luc Gleyze. Mais il est vrai que dans notre département, il y a des flux qui s’accroissent : en trois ans, 1.100 places d’accueil supplémentaires ont été créées en Gironde. » C’est tout le système de prise en charge des enfants placés qui est en « faillite » selon lui et qu’il faut repenser.

Quelles solutions ?

Une cellule d’urgence a été mise en place depuis le 12 décembre, associant l’agence régionale de santé (ARS), le département et la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), elle doit permettre de trouver des solutions au cas par cas pour les enfants. Le premier conseil départemental des jeunes de l’aide sociale à l’enfance va être créé en Gironde et pourra donner sa vision sur la façon dont est pratiquée la protection de l’enfance. La première plénière devrait se tenir le 20 novembre 2019, journée des droits de l’enfant.

Les contrôles, assurés par une cellule interne du département, vont évoluer pour être menés de façon inopinée dans les différentes structures d’accueil des enfants placés.

Emmanuelle Ajon rappelle l’importance des actions de prévention, pointant qu’en Gironde 8.000 familles sont accompagnées chez elles pour éviter le placement d’enfants, qui intervient quand il n’y a plus d’autres solutions.

En Gironde, 12.000 enfants dépendent de l’aide sociale à l’enfance. Le budget alloué est de 236 millions d’euros pour 2019, en augmentation de 18 millions d’euros par rapport à 2017.