«Gilets jaunes» à Bordeaux: «Je ne suis pas du tout un casseur mais je me suis fait casser la main en manif»

VIOLENCES Marien, 27 ans, livre à 20 minutes, le récit de sa soirée de samedi qui s’est terminée aux urgences après qu’il a reçu un tir de lanceur de balle de défense au niveau de la main…

Propos recueillis par Elsa Provenzano

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Marien, 27 ans, a une double fracture à la main droite après un tir de lanceur de balle de défense par un CRS.
Marien, 27 ans, a une double fracture à la main droite après un tir de lanceur de balle de défense par un CRS. — E.Provenzano / 20 Minutes
  • Un jeune bordelais de 27 ans, présent lors de la manifestation de samedi, souffre d’une double fracture de la main, après un tir de lanceur de balle de défense.
  • Il raconte qu’il n’était pas du tout hostile vis-à-vis des forces de l’ordre et qu’il a été surpris par le tir.
  • Il envisage de porter plainte après sa blessure.

Marien, 27 ans, a participé pour la première fois à une manifestation en soutien aux « gilets jaunes », ce samedi à Bordeaux. Il raconte à 20 Minutes sa soirée qui s’est terminée aux urgences, après un tir de lanceur de balle de défense d’un CRS.

Comment en êtes-vous arrivé à vous joindre à la manifestation ?

Mes parents sont venus me voir à Bordeaux ce week-end. On se balade en ville et on se trouve dans la manifestation, dans le centre, sans avoir prévu d’y aller. On n’est pas du tout une famille de militants, on marche jusqu’à Pey-Berland avec les gens, par solidarité et aussi par curiosité. On voulait se faire notre propre idée sur ce qui se passe dans les manifestations par rapport à ce que disent les médias.

A Pey-Berland, lorsque les deux manifestations [« gilets jaunes » et pour le climat] se sont rejointes, il y a eu des jets de gaz lacrymogène et ça a un peu choqué ma mère, qui en a pris plein la tête. On est alors partis ailleurs, une bonne partie de l’après-midi. Vers 18h30, mon père et moi, on ressort dans le but de discuter avec les « gilets jaunes ». On ne porte pas de gilets et il n’y avait aucune agressivité de notre part.

Selon les forces de l’ordre, la situation s’est tendue à partir de 16 heures ? Que constatez-vous à 18h30 ?

Sur la place de la République, on voit des mini-barricades et un changement d’ambiance donc on ne reste pas à cet endroit, on se dirige vers le Musée d’Aquitaine, qui est sur le chemin pour rentrer chez moi. Là, l’ambiance est bon enfant, les gens chantent la Marseillaise, il y a des drapeaux français et ce sont essentiellement des « gilets jaunes ».

C’est vrai qu’il y a quelques insultes lancées aux CRS et des jets de canettes mais ils ne sont pas en danger et au moins 100 mètres les séparent des manifestants, on ne sentait pas un climat de violences.

C’est à ce moment-là que vous êtes blessé ?

Oui, je passe la main dans mes cheveux et là je ressens une vive douleur à la main. J’ai été très surpris. J’ai pris un coup de lanceur de balle de défense dans la main, et c’est un énorme coup de chance que je ne le prenne pas dans la tête. Ma main a tapé contre ma tête. Ni mon père ni moi ne comprenons ce qui se passe.

Je vais dans une ruelle pour m’asseoir et j’y fais un malaise vagal [comme on me l’a expliqué aux urgences après]. Après le tir, je rentre chez moi avec mon père, j’avais la main paralysée, c’est comme si quelqu’un avait pris un marteau et m’avait tapé sur la main. Je me dis que c’est normal, que c’est le but de cette arme de paralyser une partie du corps. Mais finalement, la douleur ne passe pas et mes parents m’emmènent aux urgences. Les médecins constatent à la radio que je souffre d’une double fracture, à l’annulaire et à l’auriculaire.

Avez-vous eu un arrêt de travail ?

J’ai demandé que le médecin réduise mon arrêt de travail d’une semaine à un jour car je bosse dans une petite agence d’urbanisme et il faut que j’avance sur certains dossiers. Mais je suis droitier donc je me suis rendu compte ce mardi matin que c’était très galère pour taper sur l’ordinateur, je tourne au ralenti.

Je refais une radio mardi et on saura si je dois être opéré. En tout cas, j’en ai pour minimum six semaines d’immobilisation de ma main. Le chirurgien a insisté sur le fait que je m’en sortais bien.

Pourquoi les CRS ont-ils tiré à ce moment-là, selon vous ?

J’ai l’impression qu’ils tirent des lanceurs de balle de défense comme ça, pour dissuader les gens de rester. Il n’y avait pas de violences, je me souviens même de deux ou trois filles qui se sont mises à genoux devant les CRS. Il n’y avait aucun corps à corps, les CRS n’étaient pas du tout agressés à ce moment-là. C’est bien pour cela que ça m’a autant plus surpris de ramasser cette charge.

A quel moment avez-vous senti que l’ambiance se dégradait ?

Après le tir sur ma main, je m’assois sur le trottoir et des « gilets jaunes » viennent me proposer de l’eau et là, je les entends dire que ça tourne mal et qu’il faut partir. Un attroupement repart vers Victor Hugo et c’est après que les violences ont éclaté, je pense. Nous, nous sommes sur place entre 18h15 et 19h30, à peu près.

Allez-vous porter plainte ?

Je suis en train de me faire conseiller pour le dépôt de plainte. Je ne trouve pas ça normal ce qui m’est arrivé : participer à une manifestation par solidarité et revenir avec la main cassée, je trouve ça scandaleux.

Pourquoi avez-vous souhaité vous exprimer ?

Si je parle, c’est pour qu’on arrête de parler d’un côté des casseurs et de l’autre des forces de l’ordre héroïques parce que ce n’est pas du tout ce que j’ai vu samedi. Alors que l’Etat est là pour nous défendre, je me suis senti attaqué et pas respecté. Je ne suis pas du tout un casseur, je ne suis ni politisé ni militant mais je me suis fait casser la main alors que j’étais avec mon père en manif. Et les CRS ont visé la tête et cela, ce n’est pas normal non plus, ça peut faire basculer une vie.

Certes, même à 18h30, certains sont là pour en découdre avec les forces de l’ordre mais ils sont très minoritaires, et parmi les « gilets jaunes » beaucoup ont essayé de les raisonner. C’est un mouvement beaucoup moins violent que ce qu’on veut faire croire et là, pour moi, le début des heurts ne vient pas des manifestants. Si d’autres personnes ont reçu des tirs, je comprends que l’entourage se radicalise, car quand on reçoit de la violence alors forcément il y a une réponse derrière, on est humains.

Au final il y a eu un usage disproportionné de la force ce soir-là et je ne crois pas que ça calme les gens, la preuve en est qu’une heure après la situation s’est dégradée sur le cours Victor-Hugo.