Bordeaux: Mais si, il est tout à fait possible de réaliser un métro souterrain

LEGENDE URBAINE A Bordeaux, il se raconte qu'il est impossible de réaliser un métro souterrain en raison de la nature des sols. « 20Minutes » démine cette vieille légende...

Mickaël Bosredon

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Illustration d'un tunnelier, ici à Rennes.
Illustration d'un tunnelier, ici à Rennes. — C. Allain / APEI / 20 Minutes
  • Si le sous-sol de Bordeaux est compliqué car hétérogène, il n'est en rien incompatible avec le creusement de tunnels.
  • Si le projet de métro a été abandonné dans les années 1990, c'est en raison de son coût.
  • Plusieurs spécialistes estiment qu'il serait judicieux aujourd'hui de relancer un tel projet.

Le 27 mars dernier, notre article sur l'étude d'un enseignant-chercheur en droit public concernant un projet de métro de Bordeaux, a déchaîné les passions des Bordelais dans les commentaires sur notre site et notre page Facebook. Et a réveillé une vieille légende urbaine qui raconte qu’à Bordeaux, il serait impossible de réaliser un métro souterrain.

Extraits choisis : « Le métro à Bordeaux, c’est techniquement infaisable », tranche « fufurth ». « Saulet » nous affirme, lui, en lettres capitales : « DANS LES ANNEES 1970 CHABAN-DELMAS AVAIT FAIT LE PROJET DU METRO IREALISABLE VUE LE SOUS-SOL DE BORDEAUX. » « t64isane » est tout aussi catégorique : « Impossible à Bordeaux vu la composition du sol, qu’il se renseigne. » « Fred31700 » avance de même qu’« il y a des années, des experts avaient conclu que la réalisation du métro à Bordeaux était irréalisable à cause du sous-sol fragile. »

Tiens donc ! Bordeaux serait donc si particulière, qu’elle serait la seule métropole française, voire internationale, à posséder un sous-sol totalement imperméable aux tunnels… Ce qui a été possible à Paris, Lille, Lyon, Rennes, Toulouse, Marseille, ne le serait pas à Bordeaux.

« Le recours au tunnelier peut être sereinement envisagé »

Il s’avère que ce sujet fait l’objet d’un large chapitre dans l’étude de l’enseignant-chercheur Mickaël Baubonne. Encore faut-il la lire ! S’il ne nie pas les difficultés du sous-sol bordelais, il explique qu'« afin de réduire les risques et de maîtriser leurs conséquences s’ils se réalisent, le métro proposé respecte le réseau viaire. Ce principe de construction préserve les bâtiments environnant le chantier et la sécurité de leurs occupants. Le recours au tunnelier peut alors être sereinement envisagé avec des mesures adéquates réglementant l’accès aux voies concernées. »

Il ajoute que son projet de métro « respectant la trame viaire », par conséquent, « un autre procédé de creusement peut être mis en œuvre. Il s’agit de la tranchée couverte. Dès lors qu’elle est réalisée à un niveau superficiel, cette technique permet de réaliser des économies de l’ordre de 40 % par rapport à l’emploi du tunnelier selon une thèse soutenue à l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées. »

« Ce n’est pas l’impossibilité technique qui a stoppé le projet de métro, mais le coût financier »

La légende urbaine sur l’impossibilité d’un métro à Bordeaux semblant vraiment tenace, nous sommes par ailleurs allés interroger les géologues spécialistes du sous-sol bordelais. La première réaction d’Alain Denis, professeur à l'I2M à Pessac  (Institut de mécanique et d’ingénierie de l’université de Bordeaux), ne manquait pas d’humour : « un métro à Bordeaux ? Le serpent de l’océan… »

Plus sérieusement, il nous explique que « la construction d’un métro à Bordeaux est tout à fait possible. Des études jusqu’à la consultation des entreprises ont eu lieu au début des années 1990. La maîtrise d’œuvre était alors assurée par le BRGM Aquitaine de l’époque où j’étais jeune ingénieur et le BRGM Orléans. »

Alain Denis précise que « le sous-sol bordelais étant hétérogène, entre le domaine fluvial et la partie karstique, ce serait plus compliqué de creuser à Bordeaux que dans d’autres villes, comme Toulouse par exemple qui possède un sous-sol très homogène. En fait, ce n’est pas l’impossibilité technique qui a stoppé le projet de métro, mais le coût financier, et au final c’est pourquoi le tramway a été choisi. »

Même s’il se dit « surpris » que le sujet du métro refasse surface aujourd’hui, il ajoute que « depuis 1994 les techniques ont évolué, avec l’apparition notamment du tunnelier à pression de terre, qui est d’un rendement bien meilleur qu’auparavant, et ce quel que soit la nature des sols. »

Dans les années 1990, « l’idée de construire un métro était prématurée »

Ex-ingénieur au BRGM Orléans, Jean Piraud œuvrait dans les années 1990 en tant que chef de projet de ce métro bordelais. En 2012, il avait publié une nouvelle étude : « Pour un nouveau projet de métro à Bordeaux. » Dedans, il revenait largement sur l’échec du projet des années 1990. Les « difficultés géotechniques » étaient bien réelles, et « ont contribué à l’abandon du projet. » Mais, encore une fois, c’est surtout le coût qui a été le véritable frein : « au vu de la dépense à engager (près de 7 milliards de francs pour deux lignes totalisant 22 km), les élus hésitèrent : il apparaissait que ce très gros investissement n’apporterait qu’une solution partielle aux problèmes de transport dans l’agglomération. »

Pour Jean Piraud, l’agglomération n’était pas prête pour ce métro. « En réalité, l’idée de construire un métro était prématurée, car elle méconnaissait une particularité urbanistique propre à Bordeaux : dès qu’on sort de l’enceinte des Cours, la densité de population devient très faible du fait d’une urbanisation en échoppes, puis en pavillons isolés au-delà des boulevards ».

Les progrès techniques récents ont « révolutionné la conception et la construction des tunnels »

Vingt ans après l’échec d’un premier projet de métro à Bordeaux, « des éléments nouveaux justifient de relancer cette idée, affirme l’ingénieur. D’abord, le succès du tram a été tel qu’il est de plus en plus saturé ; ensuite, des progrès techniques récents ont révolutionné la conception et la construction des tunnels. » L’auteur, en se basant sur son expérience du projet précédent, propose lui aussi un nouveau concept de métro, basé sur une ligne circulaire, dont le tunnel et les stations seraient creusés avec un tunnelier à pression de terre à 25 m de profondeur.

Il n’en reste pas moins que le coût d’un projet de métro à Bordeaux serait toujours considérable. Mickaël Baubonne l’estime à 1,6 milliard d’euros pour deux lignes. Vingt après, il semble donc qu’on en soit toujours au même point. Mais au moins peut-on affirmer que la construction de ce métro serait tout à fait possible.