«Leur corps est très exposé, d'où des risques de dérive»

Recueilli par M. G.

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Entretien avec Sabine Afflelou, psychiatre chargée de l'étude pilote sur les violences sexuelles dans le milieu sportif.

Comment procédez-vous pour étudier le phénomène?

Nous allons interroger de manière anonyme entre 2.000 et 3.000 athlètes de la région, inscrits dans les filières d'accès au haut niveau. Plus de 350, âgés de 13 à 23 ans, ont déjà répondu. 70% déclarent n'avoir jamais rencontré de violences sexuelles. Parmi les 30% restants, 20% disent avoir été concernés et 10% répondent qu'ils ne savent pas. Mais s'ils hésitent, c'est qu'ils peuvent avoir vécu des situations ambiguës...

Quels types de violences auraient-ils subi?

Nous avons défini trois niveaux de violences: les agressions, qui peuvent être des viols ou tentatives de viol; les atteintes, où un climat délétère remplace l'usage de la force par la persuasion ou la manipulation; enfin, le harcèlement, qui n'implique pas une atteinte à l'intégrité physique, mais se manifeste par des brimades répétées, du chantage, de l'exhibition, du voyeurisme...

Vous vous attaquez à un sujet tabou...

C'est un sujet très complexe, car les victimes sont souvent dans l'auto-culpabilisation et n'osent pas parler. Il peut aussi y avoir des difficultés de remémoration après un traumatisme, ce qui est un mécanisme de défense. Nous devons également prendre en compte le déplacement des normes, spécifique à ce milieu. Par exemple, les sportifs ont un autre rapport au corps et à la nudité. Parer quelqu'un en gymnastique nécessite de le toucher, les douches sont collectives... Et ils évoluent dans une micro-société qui se protège et qui jouit d'une excellente image auprès du grand public. Les parents n'ont pas du tout conscience de ces risques, or, le sport ne protège pas des problèmes que l'on retrouve ailleurs dans la société. Tous ces facteurs font que la parole n'est pas libérée.

Comment réagissent les jeunes sportifs interrogés?

Ils prennent ce thème très au sérieux. Lorsque nous organisons des moments d'échange avec eux, ils parlent beaucoup de leurs expériences: des rituels parfois initiatiques sous les douches chez les garçons, des rapports de séduction... Leur corps est très exposé et ils ont conscience que des dérives peuvent se produire.

Les violences varient-elles selon le sexe?

Oui, les garçons sont davantage victimes de violences horizontales, c'est-à-dire au sein d'un groupe de pairs. Chez les filles, on constate surtout des violences verticales, commises par une personne ayant autorité sur elles et qui en abuse. Des relations d'emprise entre sportif et entraîneur peuvent se mettre en place, favorisées par le fort lien affectif qui peut exister entre eux. Et la grande majorité des agresseurs sont des hommes. Mais ces résultats sont provisoires. Ils pourront se révéler différents au terme de l'étude.