Bordeaux: Faut-il des panneaux explicatifs dans les rues qui portent les noms de négriers ?

HISTOIRE L’association Mémoires et Partages adresse une lettre ouverte au maire de Bordeaux pour demander une réflexion autour d’une nouvelle signalétique urbaine permettant de réaliser un travail de mémoire sur le passé négrier de la ville…

Elsa Provenzano

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L'association Mémoires et Partages propose d'apposer des panneaux indicatifs près des rues qui portent le nom de personnages en lien avec l'esclavage.
L'association Mémoires et Partages propose d'apposer des panneaux indicatifs près des rues qui portent le nom de personnages en lien avec l'esclavage. — Capture d'écran Google maps
  • Karfa Diallo, président de l’association Mémoires et Partages, a écrit une lettre ouverte à Alain Juppé pour demander qu’une signalétique soit apposée près des rues qui portent les noms de négriers.
  • Le Cran est pour sa part favorable à une débaptisation des rues concernées. 
  • La ville de Bordeaux explique qu’une commission travaille sur ce sujet mais que le travail notamment des services d’archives est fastidieux.

« Bordeaux est encore à la traîne, c’est la dernière ville du peloton », regrette Karfa Diallo, président de l’association Mémoires et Partages, qui y a lancé ainsi qu’à Nantes, La Rochelle et le Havre, dès 2009, une campagne pour une réflexion sur la signalétique urbaine en lien avec le passé négrier de la ville. Premier port colonial et deuxième port négrier de France, Bordeaux est la ville qui concentre le plus grand nombre de rues associées à l’esclavage colonial, plus d’une vingtaine, selon l’association, sachant qu’il en existe une cinquantaine au niveau national.

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Des panneaux explicatifs

« Face à ceux qui veulent débaptiser ces rues, notre conviction demeure que la pédagogie la plus efficace soit de donner du sens à ces lieux par l’apposition de panneaux explicatifs dans les rues concernées. Ainsi nul n’oublierait le crime et il serait indiqué pourquoi on honore la personne éponyme, mais également cela montrerait le respect dû à la mémoire des victimes de ce crime contre l’humanité et des combattants de la liberté », écrit Karfa Diallo le 28 septembre dans une lettre ouverte au maire de la ville Alain Juppé.

« Autrefois il proposait de débaptiser ces rues, s’étonne Louis-Georges Tin, président du Cran, conseil représentatif des associations noires. On ne peut pas célébrer les noms de criminels, que va-t-on inscrire 'Négrier illustre' ? Le Cran propose de remplacer ces noms liés à l’esclavagisme par des noms de résistants noirs et blancs ».

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Une commission sur le sujet

« Je suis très surpris par cette lettre de Karfa Diallo, réagit Marik Fetouh, adjoint au maire en charge de l’égalité et de la citoyenneté. Je n’en vois pas bien l’intérêt alors qu’une commission, créée en 2015, travaille sur cette pédagogie dans l’espace public ». Karfa Diallo est membre de cette structure et ne mâche pas ses mots : « je n’ai aucune information sur le fonctionnement de cette commission qui n’a statué sur rien à l’heure actuelle. Pour l’instant c’est du vent ». Il fait remonter la dernière réunion de cette commission à janvier dernier alors que Marik Fetouh prétend, lui, qu’il n’est pas venu au dernier rassemblement organisé en mars.

« Il y a eu un travail de collecte, des auditions et un sociologue travaille sur les conclusions finales, assure l’adjoint en charge de l’égalité. Le service des archives réalise aussi un long travail de fond sur des documents datant de plusieurs siècles pour en savoir davantage sur ces personnages. On sait par exemple qu’il y a eu une confusion entre Balguerie et Balguerie Stuttenberg, qui n’a jamais été armateur ».

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« On confond célébrer et enseigner »

Opposé « à toute idée d’effacer la mémoire », Mémoires et Partages veut faire de ces panneaux signalétiques des outils d’enseignements. « On confond célébrer et enseigner, estime Louis-Georges Tin, il faut débaptiser ces rues mais enseigner ce passé à l’école, bien sûr ».

Le glissement du débat de la débaptisation des rues à celui d'une pédagogie a été selon le Cran, une façon pour la Mairie de Bordeaux de gagner du temps. Aucune date n’est avancée pour le rendu des conclusions de la commission sur le sujet. « Et quand il n’y a pas de date, c’est vraiment inquiétant en politique », lâche le président du Cran, qui attend également une réponse de la Ville sur une proposition de création d’une fondation Bordelaise pour la mémoire de l’esclavage.