Grippe aviaire dans les Landes: «Ici, on veut être fiers de ce qu'on produit et le manger»

AGRICULTURE Claudine et Serge Mora sont éleveurs-gaveurs de canards depuis près de 40 ans à Mugron, dans les Landes...

Elsa Provenzano

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Serge et Claudine Mora dans leur salle de gavage, vide depuis le 28 février.
Serge et Claudine Mora dans leur salle de gavage, vide depuis le 28 février. — E.Provenzano / 20minutes

En ce début avril, pas une plume de canard n’est visible sur les bords de route de la Chalosse, région des Landes, et pas une plume non plus sur l’exploitation de Claudine et Serge Mora, éleveurs de canards depuis près de 40 ans à Mugron. Leurs dernières bêtes ont été abattues le 28 février dont « une centaine de canards de gavage », c’est-à-dire en fin de parcours et prêts à être commercialisés, se souvient Serge Mora, membre du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef).

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Dans les départements du Gers, de la Haute-Garonne, des Pyrénées-Atlantiques, des Hautes Pyrénées et des Landes, premier producteur national de foies gras, les exploitations sont progressivement vidées de tous leurs palmipèdes et six semaines de vide sanitaire sont prévues du 17 avril au 28 mai. Les canetons commenceront à être réintroduits dans les élevages à partir du 29 mai.

Un avenir incertain 

D’ici là, le couple Mora prend soin de son troupeau de vaches, d’une quarantaine de têtes. Une façon de s’occuper l’esprit et de faire face à cette deuxième crise sanitaire qui l’oblige à s’interroger sur l’avenir même de son exploitation. Si leur fils désire reprendre les rênes du site, ses parents veulent s’assurer de sa pérennité avant qu’il en hérite. « On veut passer la campagne 2017/2018 avant de prendre une décision par rapport à la relève », explique Serge Mora. « Il saura alors s’il faut y aller ou pas », ajoute sa femme Claudine.

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En 2015, quand Julien, alors salarié, fait part de son envie de revenir sur l’exploitation, elle tourne bien et peut fournir du travail à trois personnes, avant que le couple ne prenne sa retraite. « C’était un schéma rémunérateur, affirme Serge Mora, mais, on ne peut pas s’arrêter tous les ans. Et les marges qu’on nous sert (dans le cadre des indemnités) sont inférieures que celles qu’on obtient sur les marchés qu’on a ». Dans cet élevage artisanal, le couple réalise 17 bandes de 500 à 800 canards par an et gave lui-même aux grains ses canards. « Deux heures le matin et deux heures le soir », lance Serge Mora, en regardant la salle de gavage, vidée de tous ses occupants.

L'exploitation de la famille Mora, avec les cages de transport des canards, devant le site.
L'exploitation de la famille Mora, avec les cages de transport des canards, devant le site. - E.Provenzano / 20 Minutes

Deux crises successives

En 2015, alors que Julien veut revenir à Mugron, le couple d’éleveurs achète des canards prêts à gaver, ce qu’il n’a pas l’habitude de faire, pour renforcer les effectifs et donner du travail à toute la famille. « Le test (H5N1 de la grippe aviaire) a été positif, on a eu la nouvelle le 22 décembre, raconte Serge Mora. Et avec ce même lot de prêt à gaver, on a été quatre producteurs touchés. »

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L’exploitation est donc déclarée « foyer » de grippe aviaire en 2015. Julien repart vers une activité salariée et l’épisode conforte la famille dans son idée d’un élevage autarcique, c’est-à-dire qui maîtrise l’ensemble de la chaîne de production, du caneton au canard gras. En 2016, lors de la deuxième épidémie, aucun cas n’a été détecté dans leur élevage mais il est concerné par les mesures de protection dans ce département dans lequel 286 foyers ont été recensés au 29 mars 2017 par le ministère de l’Agriculture.

Une remise en cause du schéma industriel ?

Si les oiseaux migrateurs sont pointés du doigt dans la diffusion du très virulent virus H5N8, « ils ne sont responsables que de 10 à 15 % des cas, le reste c’est l’activité humaine », estime Serge Mora, qui accuse les transports multiples entre accouveurs, éleveurs, gaveurs et abatteurs.

« Avant le début des années 2000, on n’a jamais eu de problème car on avait des schémas de 1.000 à 2.000 canards par bande [une bande étant une même classe d’âge d’animaux] mais vers 2005, on a vu le développement de grosses bandes d’environ 10.000 canards », analyse Serge Mora. C’est aussi à cette époque que débute le gavage à la farine au lieu du traditionnel gavage aux grains. « Ici, on veut être fiers de ce qu’on produit et manger ce qu’on produit, assure l’éleveur-gaveur. Certains gavent différemment les canards qu’eux vont manger. »

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Quelles conditions pour redémarrer ?

L’interprofession (Cifog) a proposé 15 actions à la filière pour son redémarrage le 29 mai, dans le but d’éviter une nouvelle épidémie. Parmi elles, le confinement des canards envisagé du 15 novembre au 15 janvier voire jusqu’en février ne passe pas auprès des éleveurs comme Serge et Claudine, qui défendent « le créneau du plein air pour rester compétitifs ». Le Modef a fait valoir un arrangement stipulant que les élevages autarciques puissent garder leurs canards à l’extérieur s’ils sont moins de 2.500 en même temps. Le ministère doit se prononcer sur ces mesures le 13 avril.

L’obligation de confiner pousserait ces petits exploitants à arrêter leur activité. Ils n’ont pas l’infrastructure nécessaire et estiment que les canards seraient « stressés de façon catastrophique » et ils craignent aussi que, paradoxalement, la concentration des bêtes fasse le jeu des virus…

La famille a essuyé de fortes pertes financières. « On compte sur les indemnités (attendues pour fin avril ou début mai), explique l’éleveur. On négocie avec les créanciers, les banques et on a un peu de bétail à vendre. » En attendant le retour des palmipèdes, la famille prépare ses installations, nettoyant le site et les parcours, tout en espérant que toute la campagne ne sera pas complètement aseptisée dans le combat contre le virus. « On va mettre la ceinture et les bretelles, sans être sûrs que le pantalon tienne », conclut Serge Mora, s’inquiétant notamment des contaminations inexpliquées.