Bordeaux: Armé de sa guitare, un psy soigne les ados suicidaires autrement

SANTE Au sein du CHU de Bordeaux, l'unité médico-psychologique de l'adolescent et du jeune adulte propose un atelier de musique dans lequel jouent ensemble soignants et patients...

Elsa Provenzano

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Le docteur Xavier Pommereau et sa collègue kinésithérapeute jouent de la musique avec leurs patients, sur un pied d'égalité.
Le docteur Xavier Pommereau et sa collègue kinésithérapeute jouent de la musique avec leurs patients, sur un pied d'égalité. — E.Provenzano / 20 Minutes

Le mardi, c’est atelier « Live » au centre Jean Abadie du CHU de Bordeaux. Le docteur Xavier Pommereau, qui dirige l’unité médico-psychologique de l’adolescent et du jeune adulte, arrive avec sa guitare sous le bras.

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Il pratiquait déjà cet instrument avant d’animer les ateliers hebdomadaires de musique mis en place en 2012 dans cet hôpital, mais sa collègue kinésithérapeute s’est, elle, mit à la basse pour jouer avec de jeunes patients. Attirés par la musique, les participants sont des adolescents âgés de 13 à 22 ans et ont tous des parcours difficiles, marqués par des tentatives de suicides.

Les adolescents voient dans cet atelier un moyen de s'exprimer librement.
Les adolescents voient dans cet atelier un moyen de s'exprimer librement. - E.Provenzano / 20 Minutes

Rien à voir avec un atelier prétexte

A l’occasion de la journée nationale de prévention du suicide qui se tient le 2 février, l’équipe du centre Abadie a voulu attirer l’attention sur cette initiative qui illustre sa méthode de travail : valoriser les compétences des ados en souffrances pour les soigner autrement, au lieu de pointer leurs insuffisances. Loin d’un atelier prétexte pour occuper ces jeunes malades, c'est un vrai groupe qui se réunit une fois par semaine. Equipés de matériel professionnel, ces ados très concentrés sur leurs instruments produisent par exemple une reprise qui déménage de « Stairway to heaven » et ils ont même composé leur propre chanson baptisée « Let me go out ».

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Le batteur est un jeune collégien de 15 ans qui a tenté de se pendre il y a quelques mois et qui a été sauvé in extremis par son père. « Je faisais de la batterie avant. Je suis arrivé en septembre et j’ai été hospitalisé un mois. J’ai fait un essai dans cet atelier il y a un mois et ça m’a vachement plu ! On joue d’anciens morceaux, on essaye des choses. J’aime beaucoup l’esprit de groupe qui y règne et ça me fait du bien de faire de la musique », témoigne-t-il.

La chanteuse, qui fait aussi du piano et de la batterie, fréquente le centre qu’elle considère comme « une deuxième maison » depuis 6 ans. Elle s’y sent à l’aise pour s’exprimer « entourée » de soignants disponibles pour elle quand elle en a besoin. « C’est vraiment top pour les jeunes qui ne savent plus trop où ils en sont », estime-t-elle. « Cette jeune fille ne voulait pas parler quand elle est arrivée, elle était muette ! Maintenant elle chante… », commente Xavier Pommereau.

S’adapter aux « nouveaux adolescents »

Les adolescents pris en charge sont très jeunes, ils ont en moyenne 14 à 15 ans et ont en commun un énorme besoin de reconnaissance. Ils souffrent de dépression, d’anorexie ou s’automutilent, des comportements à mettre en lien avec des drames familiaux (décès d’un parent par exemple), des violences sexuelles (1 jeune fille sur 3 et 1 garçon sur 7 à rentrer dans l’établissement en ont été victimes), des problèmes d’identité (adoption par exemple).

Le psychiatre Xavier Pommereau anime un atelier de médiation rassemblant de jeunes adolescents suicidaires autour de la musique.
Le psychiatre Xavier Pommereau anime un atelier de médiation rassemblant de jeunes adolescents suicidaires autour de la musique. - E.Provenzano / 20 Minutes

Depuis environ une dizaine d’années le docteur Xavier Pommereau observe que les adolescents ont beaucoup changé et « fonctionnent (pour la très grande majorité d’entre eux) uniquement par les images et les situations virtuelles ». Un constat qui rend inopérant dans la prise en charge d’adolescents suicidaires le traditionnel face-à-face avec un psy retranché derrière son bureau et s’exprimant très peu. « Ils ont besoin de montrer pour dire et on met à leur disposition des supports pour les aider à se raconter », explique-t-il. Au lieu de demander à une jeune fille dépressive de parler de son état on va lui lancer un défi, celui de se maquiller aux couleurs de sa tristesse. Elle se prend facilement au jeu, se maquille avec des amis et va ensuite « pouvoir parler de cette création, mettre des mots dessus », précise le praticien.

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Le centre propose également des activités autour de la création de masques, de déguisements pour se métamorphoser ou d'ateliers cuisine. A chaque fois, des soignants de l’équipe sont investis et mettent la main à la pâte. Une situation d’égalité indispensable à toute relation de soin avec « ces nouveaux adolescents », selon ce spécialiste.

Le centre Jean Abadie du CHU de Bordeaux comprend l'Unité Médico-Psychologique de l'Adolescent et du Jeune Adulte.
Le centre Jean Abadie du CHU de Bordeaux comprend l'Unité Médico-Psychologique de l'Adolescent et du Jeune Adulte. - E.Provenzano / 20 Minutes

L’unité accueille 350 jeunes patients par an et en « perd » deux en moyenne. Xavier Pommereau rappelle que les menaces des adolescents sur leur intention d’en finir avec la vie doivent toutes être prises au sérieux et que la multiplication des signes de rupture (ivresses répétées, consommation de cannabis, mutilations etc) doit être jugée inquiétante par l'entourage.