Bordeaux: Certains habitants des nouveaux quartiers ne voient pas la ville en rose

URBANISME Des occupants de Ginko et des Bassins à flot, des quartiers flambant neufs sortis de terre ces dernières années, se plaignent de malfaçons…

Elsa Provenzano
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Vue sur le quartier des Bassins à flot sur lequel l'ensemble des aménagements seront terminés d'ici 3 ans.
Vue sur le quartier des Bassins à flot sur lequel l'ensemble des aménagements seront terminés d'ici 3 ans. — ROUSSEL/SIPA

On leur avait vendu sur papier glacé de l’écoquartier et de l’habitat digital branché, mais certains des occupants des nouveaux logements Ginko et Bassins à flot ont vite déchanté, découvrant notamment des malfaçons. Si les propriétaires ne préfèrent pas s’exprimer, craignant qu’une mauvaise publicité sur le quartier conduise à une dévaluation de leurs biens, les locataires sont exaspérés et le disent.

Pas d’eau chaude depuis un an

« Je suis locataire depuis un an et demi et je n’achèterai jamais, ça, c’est sûr », lâche Sophie Massou, qui occupe un logement dans le quartier Ginko, construit par le promoteur Bouygues Immobilier. Depuis environ un an, il lui faut choisir entre le chauffage et l’eau chaude, à cause, explique-t-elle, d’un problème d’encrassement de collecteurs de la chaufferie centrale, qui alimente 2.200 logements. « J’ai envoyé des recommandés et des dizaines de mails », soupire-t-elle.

« Je n’ai pas de réclamation particulière sur cette chaufferie, assure Marie-Pascale Jouanno, directrice régionale Sud-Ouest pour Bouygues Immobilier. Nous avons un service de réclamation qui réagit dans les quinze jours et qui assure des permanences dans le quartier, trois fois par semaine »

Sophie Massou raconte aussi que la structure en verre des fenêtres serait trop lourde pour le bâti, ce qui entraînerait une dégradation de l’insonorisation et de l’isolation de son logement. « Cela a été fait à l’arrache avec des matériaux de merde », estime cette occupante qui relève que les locataires ne s’attardent pas dans les résidences de Ginko, restant 6 à 9 mois maximum. « Nous sommes les plus anciens dans notre immeuble », précise-t-elle, ajoutant qu’elle pense aussi à déménager mais que sa situation actuelle ne le lui permet pas. Les propriétaires eux, essaieraient de vendre par tous les moyens leurs appartements. « Je ne dis pas qu’il y ait zéro problème, concède Marie-Pascale Jouanno mais nous sommes proactifs pour résoudre les difficultés. Et, je ne suis pas informée d’un turn-over particulier. »

« Cela a un impact sur notre activité d’hébergeur de vidéo »

Cédric Montet, un jeune entrepreneur qui avait jeté son dévolu sur le quartier des Bassins à flot, sur lequel une dizaine de promoteurs travaille (Kaufman & Broad, Nexity, Vinci…), s’en mord aujourd’hui les doigts. « Nous avons pris un bail aux Bassins à flots au début de l’été 2015 et avons dû constater des infiltrations d’eau à plusieurs reprises au sein des locaux lors de fortes pluies. Cela a un impact sur notre activité d’hébergeur de vidéo puisque l’eau peut toucher les serveurs sur lesquels nous hébergeons les données sensibles de nos clients. Malgré nos nombreuses démarches, la situation est la même à fin 2016. Nous avons donc été contraints de demander une expertise judiciaire pour remédier à ces problèmes persistants. » L’une des pistes d’explications serait que les « rails » faisant office de gouttières auraient été creusés trop peu profondément.

Kaufman & Broad explique qu’il n’y a qu’un seul immeuble (sur les six que le promoteur a construit aux Bassins à flot) qui connaît des problèmes. « Il y a des malfaçons sur les façades en zinc, une expertise est en cours et Kaufman & Broad prendra tout en charge », souligne Jacques Rubio, directeur général de Kaufman & Broad.

L’association de défense des résidents des quartiers de Bordeaux Métropole, présidée par Antoine Gimenez, confirme qu’elle s’occupe d’une dizaine de contentieux juridiques sur les quartiers de Bassins à flot et de Ginko. « Sans compter les situations où je joue simplement le rôle de médiateur », précise Antoine Gimenez. Depuis 2013, l’association, qui est une sorte de bureau juridique, accompagne des locataires aux prises avec des « problèmes d’insonorisation, de volets qui ne ferment pas, de matériaux qui ne correspondent pas au cahier des charges, à des charges injustifiées, à des problèmes d’humidité, etc. », égrène le président de l’association.

« On ne peut pas accepter ces dérives »

« Il y a peut-être 20 % des promoteurs qui se comportent mal, estime Michel Duchène, vice-président de la métropole en charge des grands projets d’aménagement urbain. Nous soutenons les propriétaires et les locataires et, si on veut faire apprécier le logement collectif, il est clair qu’il faut qu’il soit de qualité. » Pour l’élu, le constat de malfaçons récurrentes dans les constructions récentes est un problème général qui n’est pas propre à Bordeaux. « Mais on ne peut pas accepter ces dérives », insiste-t-il.

« Ils n’ont aucuns moyens pour discipliner les promoteurs », regrette Philippe Dorthe, conseiller départemental et régional (PS), rappelant que le secteur aurait pu être aménagé dans le cadre d’une Zone d’aménagement concerté (ZAC), ce qui aurait permis aux pouvoirs publics de garder la main sur le quartier.

Michel Duchène assure que les promoteurs pris en faute ne seront pas le bienvenu sur les prochaines opérations organisées par la métropole. Il explique aussi qu’une « charte du bien construire » est en cours d’élaboration.

Pour Jacques Rubio, beaucoup de programmes ont été lancés au même moment sur Bordeaux et il y a eu « des problèmes d’encadrement de la part des entreprises du bâtiment en général ».

Le fait que ces constructions soient sorties très vite de terre n’a pas de rapport avec les problèmes de malfaçons selon Michel Duchène : « l’urbanisme négocié que nous avons mis en place permet de réduire le temps du montage administratif mais n’a pas de prise sur le temps de construction. » Philippe Dorthe, estime au contraire que le quartier a été édifié à la va-vite, sans s’intéresser à la qualité de vie de ses occupants. « Il y a très peu d’espaces verts, les voies de circulation sont sous-dimensionnées et il manque des équipements publics [écoles, gymnases] », déplore le conseiller.

« On est dans le monde de l’immédiat, Juppé voulait se faire désigner pour la présidence de la République et il a voulu avoir l’image d’un maire bâtisseur, analyse Philippe Dorthe. La question maintenant, c’est de savoir quelle politique mettre en œuvre pour sauver les meubles ? »