Bordeaux: 5 ans de prison dont 1 avec sursis requis contre la régisseuse de l'Opéra

JUSTICE La décision, dans l'affaire de l'ex-comptable qui aurait détourné plus de 2 millions d'euros de fonds publics, a été mis en délibéré au 7 janvier 2016...

Elsa Provenzano

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Illustration de l'Opéra de Bordeaux. Photo : Sebastien Ortola
Illustration de l'Opéra de Bordeaux. Photo : Sebastien Ortola — SEBASTIEN ORTOLA

Ecrasée sur son siège, s’exprimant d’une toute petite voix à la barre, Corinne Auguin, l’ex régisseuse-comptable de l’Opéra National de Bordeaux, comparaissait ce jeudi après-midi devant le tribunal correctionnel pour un détournement de fonds publics de 2,35 millions d’euros, opéré entre 2002 et 2012. Elle reconnaît la fraude à hauteur d’1,3 million d’euros, une somme qui a pu être tracée par les finances publiques.

Son mari était à ses côtés sur le banc des prévenus pour recel de la somme détournée. L’Opéra National de Bordeaux et une régisseuse suppléante dont la signature a été imitée par la prévenue étaient parties civiles.

Corinne Auguin était à la tête de la régie d’avance de l’Opéra, munie d’un budget d’environ 3 millions d’euros annuel qui servait à payer les petites dépenses de fonctionnement, à rémunérer les artistes, les techniciens et à payer les frais de voyage et d’hébergement des artistes. Le budget global de l’Opéra de Bordeaux s’élève lui à 29 millions d’euros.

« Comment expliquer l’inexplicable ? »

Lorsqu’il s’agit d’expliquer les raisons de son passage à l’acte, en avril 2012, lorsqu’elle détourne un premier chèque de près de 18.000 euros au préjudice de la régie d’avance qu’elle dirige, la prévenue bafouille : « comment expliquer l’inexplicable? »

Devant le juge d’instruction, elle a expliqué que c’était pour « aider des gens ». Mais son côté « Robin des Bois » ne convainc pas le tribunal qui lui rappelle ses premiers achats : un quad pour son mari et une Mercedes à 21.000 euros. « Ce qui ne correspond pas à vos revenus » pointe la présidente, rappelant que le couple gagne environ 4.000 euros par mois. La plupart de l’argent détourné a été investi dans une maison de l’Entre-Deux-Mers aux aménagements luxueux (spa, piscine, jardin paysagée etc.)

Son mari lui assure « ne s’être jamais occupé des comptes ». Quand le tribunal souligne les écarts entre les revenus du couple et ses dépenses, il répond : « je pensais qu’on avait des placements. »

Les différents visages de la régisseuse

Elle est décrite par ses collègues comme « un chien de garde de la dépense », allant jusqu’à pinailler pour 3 centimes. Selon l’avocate elle s’est forgée « une image usurpée de rigueur et d’exemplarité » pour mieux régner sur la régie et y imposer sa loi. « C’est elle qui définit le fonctionnement de la régie : elle fixait le calendrier et demandait des reconstitutions dans l’urgence pour payer les artistes », plaide l’avocate. Sa façade insoupçonnable lui a permis de duper 3 directeurs financiers et 2 trésoriers.

Pour justifier son train de vie auprès de ses proches mais aussi de la banque qui lui a demandé plusieurs fois des explications, elle racontait qu’elle venait de toucher des droits d’auteurs ou qu’elle avait fait de juteux placements.

Devant le tribunal, l’ex-comptable raconte d’une voix faible que se faire pincer en 2012 a été un « soulagement ». Et quand la présidente du tribunal lui demande si elle réalise la gravité des faits, la prévenue répond qu’elle a ressenti en 2012 « un sentiment de honte » et qu’elle est restée « prostrée ».

Comment a-t-elle pu frauder pendant 10 ans ?

L’avocate des parties civiles Caroline Daigueperse souligne qu’en qualité de régisseur titulaire c’est Corinne Auguin qui avait la responsabilité de contrôler les comptes et que ses supérieurs lui faisaient confiance. « La confiance n’exclut pas le contrôle », réplique maître Nathalie Noël, qui défend le couple Auguin.

« Elle a fait de choses gravissimes et la régie a raison d’être amère mais Corinne Auguin a déjà la tête sous l’eau, est-ce besoin de lui mettre des boulets aux pieds ? » lance au tribunal l’avocate. Retenant la somme de 1,35 million d’euros, « la seule dont on sait qu’elle a réellement profité aux époux Auguin », elle s’est attachée à pointer des négligences en matière de contrôle qui ont permis, selon elle, à la fraude de perdurer. Le Trésor public aurait dû se plonger dans les comptes de la régie tous les quatre ans or il n’y a pas eu de contrôle depuis sa création en 2002.

Ironie du sort, un contrôle était prévu en juin 2012 et les collègues qui ont signalé les irrégularités qu’ils avaient repérées à leur hiérarchie l’ont fait en avril 2012.

Le procureur de la République a requis 4 ans de prison dont 2 avec sursis pour Philippe Auguin et 5 ans dont 1 avec sursis pour son épouse. Il est aussi demandé la confiscation de leur immeuble et des sommes saisies.

Le délibéré dans cette affaire est attendu le 7 janvier.