Aquitaine: Les bunkers du littoral aquitain entre oubli, patrimoine et submersion

HISTOIRE Il y a aujourd’hui un réel intérêt pour les blockhaus érigés par l’Allemagne Nazie…

M.N. avec AFP

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Des blockhaus nazis émergés sur la plage de Soulac, le 13 août 2015.
Des blockhaus nazis émergés sur la plage de Soulac, le 13 août 2015. — JEAN-PIERRE MULLER / AFP

Des plages du Médoc à l'Espagne, les Blockhaus, forteresses désarmées de la seconde guerre mondiale, ont passé des décennies livrées à elles-mêmes: tantôt squat, décharge sauvage, aire de flirt ou pour enfants « jouant à la guerre ». Parfois avec un brin d'inconscience, étant donné les munitions enfouies, voire affleurant: mi-juillet à Messanges (Landes), des démineurs ont encore détruit une caisse d'obus dans un blockhaus.

 « Ces blockhaus, nul ne voulait plus les voir, il fallait les occulter », analyse Jean-Paul Lescorce, septuagénaire de Soulac-sur-Mer (Gironde), piqué de "bunker-archéologie", en croisade depuis 15 ans pour réhabiliter l'imposante Batterie des Arros, 20 bunkers bâtis en 1942-44 pour verrouiller l'embouchure de la Gironde (au total, 700 ont été construits sur le littoral aquitain parmi les 12.000 érigés par l’Allemagne Nazie depuis la Norvège jusqu’à la côte basque).

Découverte de l’ingénierie et double devoir de mémoire

Ce "bunkerologue" guide touriste l'été, scolaire dans l'année, dans la fraîcheur obscure de structures qu'il désensabla parfois lui-même, avec pelle et seaux. Torche en main, il y décrypte vestiges de vie, d'ingénierie: ici près des couchettes à l'armature intacte, des isolants thermiques et acoustiques en fibrolite (paille+ciment), là un enduit hydrofuge, un système de ventilation ou de la peinture fluorescente (phosphore+radium) pour se repérer en cas de black-out.

Pour Jean-Paul Lescorce, « c'est un double devoir de mémoire. Envers mon père, réquisitionné comme 2 à 3.000 Médocains pour construire ces bunkers, et envers les hommes tombés pour les libérer ». Ces dernières années, plusieurs associations locales ont émergé, à Soulac, Arcachon, qui voient le patrimoine dans les blockhaus.

« Sur le terrain, on sent un intérêt historique du public, une vraie curiosité, des questionnements, avec une génération qui n'a pas connu l'Occupation », explique le plongeur et "bunkerologue" Marc Mentel, dont l'association Gramasa a "redécouvert" et fait visiter des bunkers autour du Bassin d'Arcachon.

Rôle géologique

L'Office national des Forêts (ONF), gardien du littoral, reconnaît « une autre approche des bunkers, désormais. Avant, on avait une vision surtout sécuritaire: déminage en cas de munitions découvertes ou sécurisation de ferrailles, de morceaux éventrés ou déstabilisés... », explique David Rosebery, chef de projet Littoral à l'ONF. Du coup, on évite plutôt de détruire comme jusqu'il y a 15-20 ans car en plus, c’est un coût de supprimer les blockhaus. A Ondres (Landes) fin 2014, en détruire deux sur la plage a pris des semaines, coûté plus de 70.000 euros.

Mais il y a l'océan, l'érosion dunaire. Dans les passes du Bassin d'Arcachon une vingtaine de bunkers sont sous l'eau depuis des lustres. Ailleurs en Gironde, dans les Landes, d'autres disparaissent, réémergent, au gré des marées, des cycles "d'engraissement" de la plage.

« A terme, les bunkers du rivage sont voués à disparaître peu à peu », dit Marc Mentel, conscient que « tout n'est pas valorisable », mais qui rêve d'un classement pour les bunkers les plus préservés, instructifs. D'ici là, certains trouvent une vocation géologique inédite: "marqueurs d'érosion", car nul mieux que leur masse permet de mesurer le recul du trait de côte, de un à trois mètres par an par endroits.