Extraits de "France, mon pays. Lettres d'un voyageur"

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 Les bonnes feuilles du livre d’Alain Juppé,
« France, mon pays. Lettres d’un voyageur »

Lettre à Laurent et Marion

P. 13 – A propos de son métier
« Je devine, mes enfants, combien mon engagement politique a dû, tout au long des années, vous peser.
Naguère, au moment de la rentrée des classes, vous me demandiez parfois : « Sur la fiche de renseignements qu’on nous a distribuée à l’école… à la rubrique : profession du père, que faut-il écrire ? »
Au commencement, la réponse à donner me semblait simple : fonctionnaire ou inspecteur des Finances. C’était certes moins parlant, à votre oreille, que médecin, agriculteur ou commerçant. Mais enfin, cela pouvait paraître respectable.
Plus tard, les choses se sont compliquées. Fallait-il mettre, dans la case réservée à cet effet : député ou maire ? Assurément pas « homme politique ». Ce n’est pas un métier, comme chacun sait. »

P.19 – A propos de sa vocation

« Il me semblait aller de soi que je devais embrasser le service public, un peu comme on entre en religion. Le Service public au sens large, c’est-à-dire l’Université, la Médecine ou l’Administration qui me conférait une sorte de noblesse de robe – noblesse d’Etat, dirait-on aujourd’hui. J’avoue que la question de savoir où j’avais des chances de gagner le plus d’argent ne me préoccupait pas…, ce qu’aujourd’hui je regrette parfois ! Je rêvais d’agir, d’animer des équipes, d’exercer une parcelle d’autorité pour servir les autres et transformer les choses. Je ne veux pas me faire plus idéaliste que je ne l’étais : il y avait en moi non pas le goût du pouvoir (comment aurais-je pu aimer ce que je ne connaissais pas ?) mais une attente de reconnaissance, la volonté de jouer un rôle, bref ce qu’on pourrait appeler une ambition. De quoi ? Je ne le savais pas. D’être, sans doute. »

P. 20 – A propos de l’ENA

« … je n’hésite pas à revendiquer ma qualité d’énarque. J’ai bien conscience qu’elle est devenue une tâche sur mon CV et qu’elle a dû vous valoir bien des quolibets : « Ah ! Ah ! Ton père est énarque ! » La liberté de parole qui est désormais la mienne me permet de vous dire combien je trouve dérisoire cette haine sacrificielle de l’ENA est des énarques qui est si à la mode aujourd’hui ! Que l’ENA doive être réformée en profondeur, pour lui permettre en particulier de retrouver son rôle d’ascenseur social, c’est probable. Mais que l’on rende sa création et sa réussite responsables de tous les maux de la société française, voilà une de ces simplifications outrancières dont nous raffolons. Si Michel Debré n’avait pas conçu et institué cette Ecole après la guerre, des générations d’étudiants, armés de leurs mérites plus que de leurs relations, n’auraient jamais accédé aux hautes sphères de l’Administration publique. J’en parle en connaissance de cause. »

P. 24 – A propos de Jacques Chirac

« Mon intention ici n’est pas de défendre son bilan. Il est contrasté comme celui de tous les hommes de pouvoir qui ont tenu le devant de la scène pendant plusieurs décennies.
Je veux seulement vous expliquer pourquoi rien n’a pu ruiner la confiance réciproque que nous nous portons. Il m’a beaucoup appris. Politiquement et humainement. Il m’a confié de lourdes responsabilités et m’a permis de les exercer en homme libre. Je lui ai en retour beaucoup donné, de mon temps, de mon énergie, tout simplement de ma vie. Je ne retire, de l’expérience, que du bonheur. Le seul reproche que je serais tenté de lui faire, c’est de m’avoir décerné un jour ce compliment calamiteux : « Juppé est le meilleur d’entre nous. » (…) Il y a, chez Chirac, des moments de naïveté et d’affection qui sonnent vrai. Je sais que je ne pourrai en persuader aucun des observateurs de la vie politique. Mais, en l’espèce, ce n’est pas grave. Ce qui compte, c’est ce que je ressens, moi, au fond de mon cœur. Et que je continue à ressentir plus que jamais aujourd’hui, alors que l’hallali est sonné et que, de tous côtés, se déchaînent les meutes. »

Lettre à Charline et Clara

P. 45 – A propos du déclin français

« Mon message tient en quelques mots que je vais emprunter à votre vocabulaire : la France, c’est trop bien ! Si vous lisiez régulièrement les journaux ou les best-sellers politiques, vous vous diriez : « Mais qu’est-ce qu’il nous raconte ? Il n’a rien compris ! La France est en déclin, tout le monde sait ça ! »
(…) Je voudrais vous convaincre qu’il s’agit là d’une sorte de déprime collective que j’espère passagère et dont il faut guérir le corps social. Entendez-moi bien ! Je ne vais pas jouer les docteurs « Tant mieux » et vous expliquer que tout va, chez nous, comme dans le meilleur des mondes. (…) Oui, nous traversons une crise ; non, nous ne sommes pas une nation en déclin».

P. 65-66 – A propos de sœur Emmanuelle

« Si j’évoque sœur Emmanuelle, c’est pour vous dire, à ma façon, qu’il y a autre chose à faire, dans la vie, qu’à se lamenter sur son triste sort. Quoi ? La réponse est en chacun de nous et dans notre capacité à nous tourner vers les autres. »

Lettre à mes étudiants parisiens

P. 70-71 – Les causes du déclin

« Ce n’est pas uniquement « la faute aux trente-cinq heures ». Ni à la longueur de nos congés payés qui laissent rêveurs les salariés nord-américains. C’est aussi parce que nous quittons la vie de travail relativement jeunes : le taux d’activité des 55-65 ans est, en France, l’un des plus bas de tous les pays riches. Voilà bien un non-sens économique, car on prive ainsi l’entreprise ou la collectivité de leur expérience ; c’est aussi un gâchis humain car l’inactivité pèse à beaucoup d’hommes et de femmes qui sont encore en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels. »

Lettre à mes petits-enfants

P. 142-143 – A propos de l’immigration en Europe

« Tout le monde est pourtant conscient que la meilleure façon de relever le défi, c’est de le faire ensemble. Il n’est pas impossible, selon moi, d’obtenir un consensus sur trois objectifs complémentaires : se donner les moyens de mieux contrôler l’immigration illégale ; organiser l’immigration « économique » en fonction de nos besoins et de nos intérêts ; amplifier notre coopération avec les pays d’émigration pour les aider à développer leur première richesse : leur capital humain. »

P. 176-178 – A propos de la sauvegarde de la planète

« Il faut continuer à faire confiance à la science et à la technologie… En tous cas, c’est la voie à suivre, de préférence à celle de la « décroissance » dont certains se font les zélateurs.
L’idée n’est pas nouvelle : déjà dans les années 1970 du siècle dernier, les experts du Club de Rome prônaient la croissance zéro. (…)
Une idée encore que j’emprunte à Jacques Chirac : pourquoi ne pas créer, comme on l’a fait pour la paix et la sécurité avec l’ONU, pour la stabilité financière et monétaire avec le FMI, pour le commerce mondial avec l’OMC, pour la justice pénale internationale avec la CPI, une organisation mondiale pour la sauvegarde de la Terre, dotée de moyens et de pouvoirs nouveaux ? »