«Prévoir la formation des baïnes pour anticiper les risques»

INTERVIEW Le scientifique bordelais Philippe Bonneton analyse les courants de baïne, ce fort courant marin présent le long des côtes, et responsable de plusieurs morts par noyade chaque année...

Propos recueillis par Mickaël Bosredon

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Philippe Bonneton, directeur de recherches CNRS à l'université Bordeaux 1
Philippe Bonneton, directeur de recherches CNRS à l'université Bordeaux 1 — A.TCHIA/20MINUTES

Directeur de recherche au CNRS au sein du laboratoire Epoc (Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux) à l’université Bordeaux 1, Philippe Bonneton est spécialiste de la dynamique des vagues. Il s’intéresse notamment à la formation des courants de baïne, ce courant marin responsable chaque année de plusieurs noyades sur la côte Atlantique.

Votre laboratoire organisait la semaine passée la septième conférence internationale sur la dynamique côtière, à Arcachon. Les échanges entre scientifiques ont-ils amené de nouvelles informations?

Oui, par exemple Bruno Castelle qui travaille au sein du laboratoire Epoc, a présenté des nouveautés en matière de circulations induites par les vagues. Pour la première fois, il a pu démontrer les capacités de rétention des courants de baïne, ce fort courant marin que l’on trouve le long des côtes un peu partout dans le monde. Cela va avoir d’importantes conséquences, notamment en matière environnementale, car il s’avère que les baïnes, contrairement à ce que l’on pensait, sont associées à des circulations quasi-fermées qui piègent en grande partie les particules. Cela va notamment intéresser la plupart des personnes qui gèrent les structures effectuant des rejets en mer, comme le wharf de la plage de la Salie qui expédie les eaux usées du bassin d'Arcachon dans l'océan.

Les baïnes représentent également un grand danger pour les nageurs. Que sait-on aujourd’hui sur ce courant?

On parle plutôt de courant d’arrachement (Rip Current), que de courant de baïne, qui est une expression uniquement utilisée dans le Sud-Ouest. Le mécanisme de base de formation de ces courants a été compris à la fin des années 1960, par des chercheurs américains. Il ne s’agit pas d’un courant de marée mais d’un courant généré par la houle lorsqu’elle déferle de manière irrégulière le long de la plage. On le trouve sur la plupart des côtes à travers le monde, mais il ne se présente pas de manière homogène: sur la côte Atlantique il est particulièrement intense entre la mi-marée et la marée basse, ailleurs ce sera plutôt à marée basse. Cela est dû au type de houle, de marée, et à la granulométrie des sédiments, qui varient d’un continent à l’autre. Au fur et à mesure des années, avec la pression touristique, ces courants sont devenus la première cause de mort par noyade sur les côtes au monde. Rien qu’aux Etats-Unis, on déplore une centaine de décès par an.

Qu’est-ce qui explique cela?

Le danger des courants d’arrachement repose sur le fait qu’il y a peu de signes avant-gardistes. Par exemple à Biscarosse nous avons mesuré un courant d’1 mètre par seconde, alors que la houle était inférieure à un mètre. Cette situation a été rendue possible en raison d’un chenal très profond, une houle longe (supérieure à 10 seconde entre chaque crête de vague) et une incidence ouest. Et c’est bien entendu dans ces conditions que cela devient très dangereux pour le nageur, qui peut se retrouver prisonnier de cette circulation, même en ayant encore pied. Il va essayer de lutter pendant vingt, trente secondes, mais va très vite s’épuiser et, attiré vers le large, commencer à paniquer. Ce qu’il faut faire dans ces circonstances, c’est se laisser porter par le courant sans résister, ce qui évite de s’épuiser, et attendre l’intervention des maîtres-nageurs sauveteurs. Mais encore faut-il se baigner sur une plage surveillée.

Votre laboratoire travaille sur l’anticipation de la formation de ces courants. Est-ce quelque chose qui peut permettre de réduire le risque?

Oui, même si de notre côté nous développons des modèles, et que leur application opérationnelle n’est pas de notre ressort. Avec ces modèles, nous sommes capables de prévoir le type de risque lié aux courants d’arrachement plusieurs jours à l’avance, en fonction des prévisions de hauteur des vagues. Mais pour avoir une meilleure information, il faudrait également s’appuyer sur la forme des fonds marins, et cela est très difficile à obtenir, car ces fonds sont en mouvement permanent, surtout après une tempête. Nous travaillons sur des images satellites grâce à Spot 5, mais c’est un peu juste pour détailler ces mouvements sous-marins. Ma collègue Nadia Sénéchal a également mis en place un système de surveillance vidéo permanent de la plage de Biscarosse. En fonction de l’activité des vagues, nous pouvons déterminer la profondeur d’eau en tout point et donc la bathymétrie de la plage. Nous souhaiterions développer ce système sur d’autres plages du littoral.