Déconnexion numérique : On vous explique pourquoi les « téléphones stupides » sont de nouveau à la mode

LOW TECH Les téléphones basiques vivent un retour de « hype », mais qu’est-ce qui motive ce regain d’intérêt pour des technologies déconnectées ?

Mathilde Saliou
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Un Nokia 3310
Un Nokia 3310 — Youtube
  • En France, en 2021, 18 % des personnes équipées en mobile l’avaient choisi non intelligent.
  • Le marché des « téléphones stupides » a quasiment doublé en 2020, avec 735 millions de ventes dans le monde.

En Israël, début 2022, les importations de dumbphones, littéralement « téléphones stupides », de la marque Nokia avaient enregistré une hausse des ventes de 200 % par rapport à l’année précédente. En France, en 2021, 18 % des personnes équipées en mobile l’avaient choisi non intelligent. Au Royaume-Uni, un détenteur de téléphone sur dix a choisi un « feature phone », l’autre nom de ces GSM qui ne servent qu’à téléphoner…

Plusieurs pistes permettent d’expliquer ce mouvement – faible coût à l’achat, solidité, envie de s’éloigner des écrans après une pandémie qui a poussé à beaucoup vivre en ligne… Mais le marché des dumbphones a pris une pente ascendante, juste avant la crise sanitaire liée au Covid-19 : de 400 millions d’unités en 2019, il avait quasiment doublé en 2020, avec 735 millions de ventes dans le monde. Une étude Counterpoint prévoyait un milliard de ventes pour 2021, ce qui semble cohérent avec les chiffres disponibles aujourd’hui – Statista évalue à 9,52 milliards d’euros la taille du marché en valeur en 2022.

Nostalgie et recherche de déconnexion

Depuis leur remplacement par les smartphones, le premier pic de passion notable pour les téléphones classiques date de 2017. Cette année-là, Nokia sort une nouvelle version de son célèbre 3310, avec clavier T9, écran un peu plus grand qu’au début des années 2000, batterie amovible… et Snake, bien sûr. La nostalgie pour l’époque pré-iPhone et Android bat son plein : sur Google, les recherches pour des téléphones sans internet bondissent. Après tout le constructeur finlandais cherchait, déjà, à surfer sur l’envie de « digital detox » des consommateurs – en 2016, une étude montrait que 90 % des détenteurs de smartphones étaient victimes du phénomène de vibrations fantômes, qui leur fait croire que leur téléphone vibre sans raison.

Depuis, le problème n’a fait qu’augmenter : en moyenne, en 2021, les humains passaient 4 heures et 48 minutes sur leurs téléphones chaque jour. Alors les offres d’appareils qui empêchent de doomscroller (rafraîchir ses réseaux sans s’arrêter, y compris si ça pousse à se sentir mal) se sont multipliées, parfois pour des prix assez proches de ceux des smartphones. Design et minimaliste, le Light Phone est ainsi vendu 300 euros. Le Punkt MP02, qui ne propose même pas de GPS, mais dispose d’une application de prise de notes, est disponible pour 329 euros. De quoi intéresser les 21 % de Français qui se déclarent incapables de se passer de leur téléphone ? Pas sûr, illustre le youtubeur Cyrus North, car passer à un outil déconnecté peut créer de nouvelles problématiques – freiner l’achat en ligne, par exemple, alors que toujours plus de banques passent par leurs applications mobiles pour authentifier l’internaute. Et puis, le temps passé sur les smartphones n’est pas tant dû au téléphone qu’à ce qu’on y fait : traîner sur des réseaux ou des applications qui, pour la plupart, sont tout à fait accessibles depuis un ordinateur.

Accessibilité, surveillance… écologie ?

Non, la vraie raison de la hausse des ventes de feature phones se situe ailleurs : dans leur très bas prix. On a mentionné les offres les plus « haut de gamme », un peu caricaturales, mais la plupart de ces objets sont disponibles à bas prix. Un modèle comme le Nokia 150, par exemple, est vendu 25 euros, tarif mieux adapté aux populations des pays en développement que ceux des smartphones. Ceci explique que la croissance du marché soit très majoritairement tirée par l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. À rebours des problématiques occidentales, les feature phones y deviennent même dans certains cas le premier accès de leurs utilisateurs à internet : en Inde, la société Reliance Jiio construit des « téléphones basiques intelligents » qui donnent accès à des applications adaptées aux téléphones à faible mémoire.

Une préoccupation opposée est celle de la sécurité. En Israël, l’achat de téléphones non connectés a bondi dans le courant de l’affaire Pegasus, du nom de ce logiciel d’espionnage retrouvé sur les téléphones de ministres, activistes et journalistes partout à travers le monde. Ce sursaut pourrait s’expliquer par l’absence de réseaux comme WhatsApp, Facebook ou Instagram, connus pour récupérer les données utilisateurs à des fins publicitaires, avance le Times of Israël. Mais les SMS, seul moyen de communication écrite depuis un téléphone basique, sont loin d’être connus pour leur sécurité.

Le dernier argument susceptible d’expliquer le regain d’intérêt pour ces objets est environnemental. Non seulement les feature phones sont plus solides que les smartphones – ne parlait-on pas de « frigo », il y a vingt ans ? Mais la durée de leurs batteries est largement plus longue, ce qui s’avère particulièrement utile dans les zones où l’approvisionnement en électricité est incertain. En somme, s’il reste très minoritaire dans le marché global des téléphones mobiles, le dumbphone semble être le candidat idéal pour quiconque voudrait un outil simple d’utilisation, qui ne risque pas de déconcentrer à coups de notifications, économique et durable.