TikTok : Y aura-t-il un nouvel âge d’or de la téléréalité grâce aux lives ?

ÇA TOURNE En livant parfois plusieurs heures chaque jour, certains utilisateurs et certaines utilisatrices montrent presque tout de leur quotidien

Clément Rodriguez
— 
Une tentative (comme une autre) d'illustration de cet article
Une tentative (comme une autre) d'illustration de cet article — Pixabay
  • Allumer son téléphone et filmer sa vie en direct, c’est le quotidien de nombreux utilisateurs et utilisatrices de TikTok.
  • Face à plusieurs dizaines, centaines ou milliers de personnes, ces créateurs et créatrices de contenu exposent presque tout de leur intimité, y compris leur entourage.
  • La retransmission de ces vidéos en live soulève la question des points communs et des divergences avec la téléréalité.

C’est devenu un rituel pour Mathilde. Parmi ses diverses activités de la journée, la jeune femme se branche sur TikTok pour y lancer un live. Face à plusieurs centaines d’inconnus, celle qui se fait appeler  QueenSaorie sur la plateforme raconte et fait vivre son quotidien à celles et ceux qui la regardent derrière leur écran. Cette semaine, elle se demande par exemple si son compagnon n’est pas positif au  Covid-19 et emporte ses followers avec elle lorsqu’elle doit faire une course.

Après des ennuis de santé, Mathilde se retrouve hospitalisée en décembre 2020. Pour occuper son temps, elle clique une première fois sur le bouton « live » de TikTok puis finit par y prendre goût. Aujourd’hui, elle confie se produire en direct entre huit et dix heures par jour. « Je demande absolument toujours le consentement des personnes avec qui je suis pour filmer parce que tout le monde n’a pas envie d’être exposé sur les réseaux », explique-t-elle à 20 Minutes.

Quels points communs avec la téléréalité ?

D’après le dictionnaire Larousse, la téléréalité est une « émission télévisée où est filmée la vie quotidienne de personnes sélectionnées pour y participer. » À part le côté télévisuel, on pourrait faire quelques rapprochements entre les lives de TikTok et les débuts de Loft Story ou Secret Story, où la vie de chacun des participants et participantes était filmée et visible sur le Net. « Je filme toute ma réalité donc on peut faire la comparaison sur ce point-là », note QueenSaorie.

En revanche, c’est bien le seul des points communs qui lie les deux univers. « Je suis sans filtre, exactement devant mon téléphone comme je suis dans la vraie vie alors que je pars du principe que la téléréalité, c’est surjoué, ce n’est pas réel », ajoute la tiktokeuse.

« J’aime bien regarder des gens de la France profonde »

C’est également ce que pensent les fans des lives. Alexandre et Reynald ont commencé à regarder de plus en plus de vidéos en direct au fur et à mesure que TikTok leur faisait des suggestions sur la page des « Pour toi », l’écran d’accueil de l’application. Aujourd’hui, l’un et l’autre ne regardent presque plus que ça. « J’aime bien regarder des gens de la France profonde, des gens qui changent de l’ordinaire et des écrans de télé basiques », indique Reynald, 29 ans.

Pour Alexandre, les lives font ressurgir sa part de grande curiosité. « Je retrouve un peu le côté voyeur qu’il y avait dans la téléréalité auparavant. Tu regardes ce qu’ils font : quand ils sont en cuisine, en soirée… Tu partages un peu leur vie », raconte cet ingénieur de 26 ans. Fan des programmes de téléréalité précurseurs comme Loft Story, Secret Story ou Les Anges, il déplore « la recherche du buzz à tout prix » et « la scénarisation » des émissions actuelles. Grâce aux personnes qui s’affichent en direct sur TikTok, il a l’impression de retrouver une sincérité qui manque aux candidats et candidates actuellement.

L’interaction, principal atout de TikTok

Sur TikTok, pas de mission secrète dictée par La Voix et pas de job à accomplir attribué par  une bookeuse. Les yeux dans l’objectif, les créateurs et créatrices se confient sans détour et composent le contenu de leur live au fil des discussions avec leurs abonnés. Car contrairement aux Marseillais et aux Princes et Princesses de l’amour, il est possible pour le public d’apporter sa pierre à l’édifice. « Des fois, je leur parle, je leur dis bonjour, sourit Reynald. Il y a une relation qui se crée, ils te reconnaissent. Ils ne savent pas qui je suis personnellement mais ils reconnaissent tout le temps mon pseudo. » Rien de mieux pour ringardiser la passivité du petit écran.

Mathilde, grâce à ses lives, estime qu’elle aide « énormément de personnes à aller bien, à passer leur journée ». Et pour cause, en produisant du contenu en direct matin, midi et soir, elle accompagne le quotidien de centaines d’abonnés. « Il y a des gens qui sont au travail et qui me posent sur le coin de leur bureau. Ou alors des gens qui font leur ménage en m’ayant dans leur poche », détaille-t-elle.

Cela crée inévitablement des habitudes dont il est parfois difficile de se passer. « Quand je ne live pas les matins, ils me disent que je leur manque. Rien que pour eux, même quand j’ai envie de craquer ou que ça se passe mal, je ne peux pas quitter parce que je sais qu’il y a ces gens-là qui m’aiment de fou derrière et pour qui je compte beaucoup », témoigne QueenSaorie.

Le piège du classement hebdomadaire

Grâce au soutien de son public, Mathilde figure régulièrement en bonne position dans le « classement hebdomadaire » de TikTok. Cette échelle est établie en fonction du nombre de diamants reçus par les hôtes, une unité de mesure calculée grâce aux cadeaux payants offerts par les spectateurs et spectatrices pendant les lives et convertie en argent réel.

« Comme 100 % des personnes qui veulent faire le classement, je le fais pour l’argent, rapporte Mathilde. On gagne beaucoup d’argent en très peu de temps. Ça peut très vite monter à la tête. » En plus de la visibilité apportée par l’application, ce système permet aux tiktokeurs et tiktokeuses de gagner jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’euros, « entre 500 et 25.000 euros la semaine pour ceux qui sont tout au haut du classement », estime QueenSaorie.

Forcément, en mettant un tel butin sous les yeux des créateurs et créatrices de contenus, TikTok sonne chaque semaine le top départ d’une vraie compétition. « C’est beaucoup de faux-semblants, se désole Mathilde. Plein de gens te font croire en l’amitié pour te gratter ta visibilité, ta thune ou tes donateurs. Une fois qu’ils ont eu ce qu’ils voulaient, ils te descendent plus bas que Terre. » D’ailleurs, le public ne s’y trompe pas : « on perd en authenticité avec certaines personnes qui font le classement », remarque Alexandre. Et si elles voulaient finalement attirer l’attention pour apparaître au casting d’une téléréalité sur ce bon vieux poste de télé ?