Coronavirus : « Le tissu de créateurs autour de la vulgarisation scientifique ne cesse de croître », observe Justine Ryst, directrice de YouTube France

INTERVIEW Justine Ryst, directrice générale de YouTube France, fait le bilan d'un an et demi d'information et de désinformation à propos du coronavirus sur la plateforme

Propos recueillis par Clément Rodriguez
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Justine Ryst, directrice générale de YouTube France
Justine Ryst, directrice générale de YouTube France — © Bernard LACHAUD
  • À l’heure où la désinformation circule à toute vitesse sur les réseaux sociaux, YouTube déploie les moyens de contrôle.
  • Plus de 900.000 vidéos liées à des informations médicales dangereuses ou trompeuses ont été retirées l’an dernier.
  • « On s’inscrit vraiment dans une logique de répondre à cette mission de YouTube qui est de rendre l’information disponible au plus grand nombre », explique Justine Ryst, directrice générale de YouTube France, à ​20 Minutes.

« Retrouver les choses que nous aimons », voilà ce qui motive YouTube France. La plateforme lance ce lundi une nouvelle campagne réalisée en collaboration avec le gouvernement. Avant que vous ne lanciez la vidéo sur laquelle vous avez cliqué, il est probable que vous tombiez sur quelques secondes d’un match de foot ou bien sur une grand-mère et son petit-fils. Avec ces séries de spots, YouTube promeut  la vaccination contre le Covid-19, notamment auprès de son jeune public puisqu’en janvier 2021, 11,5 millions d’utilisateurs entre 18 et 34 ans ont regardé une vidéo sur YouTube selon des données Médiamétrie.

Justine Ryst, directrice générale de YouTube France, a accordé un entretien à 20 Minutes dans lequel elle aborde la question de l’information et de la lutte contre la désinformation sur la plateforme depuis le début de la pandémie. 

Quelle est la genèse de cette campagne de communication avec le gouvernement ?

La genèse est bien avant le Covid-19. On s’inscrit vraiment dans une logique de répondre à cette mission de YouTube qui est de rendre l’information disponible au plus grand nombre. Avec le gouvernement, on échange depuis longtemps puisqu’il est très actif sur YouTube. Depuis le début du Covid-19, on retrouve déjà tous les points presse du ministre de la Santé sur la chaîne du gouvernement. Quand on est arrivés sur ces problématiques vaccinales qui sont un vrai enjeu national, on a proactivement proposé au service d’information du gouvernement (SIG) avec qui on travaille d’aller un cran plus loin et d’aider en mettant en place une première campagne qui permettait de rester informé autour du Covid-19.

C’est le premier volet d’une campagne qui a démarré le 2 juin et qui tourne encore en ce moment. Le but, dans un moment où les Français ont vraiment besoin de s’informer, c’est de pouvoir se faire une opinion, de comprendre et répondre à leurs préoccupations. C’était important pour nous de relayer cet enjeu d’information. Maintenant qu’on est dans cette phase de vaccination, cette campagne évolue vers une logique de sensibilisation et de mobilisation à la vaccination. Elle démarre ce lundi et va durer sur plusieurs semaines en fonction du temps nécessaire.

Cette campagne se base sur des vidéos amateurs. Pourquoi ce choix ?

La campagne, qui a vraiment pour vocation de retrouver les choses que nous aimons, c’est d’ailleurs son titre, avait pour but de remettre en avant des situations à la fois si familières et dont on a été privés : une grand-mère avec son petit-fils, des enfants qui jouent sur un terrain de foot… En interaction avec le gouvernement, on trouvait que c’était la meilleure manière de bien faire comprendre, au-delà du principe de vaccination, l’enjeu de retrouver cette liberté d’être ensemble.

Lorsque l’on se connecte à la homepage de YouTube, les vidéos d’actualité autour du coronavirus sont quasiment en tête. Comment sont-elles choisies ?

D’une part, depuis un an et demi, on a fait une accélération de ces fonctionnalités qui permettent aux utilisateurs d’être informés et de voir toutes les propositions de sources référentes d’information. De l’autre, un travail constant, bien avant le Covid-19, d’accompagnement des sources d’information en question. Les acteurs de l’information en France se sont vraiment emparés de YouTube comme un canal complémentaire à tout ce qu’ils proposent déjà pour atteindre une cible plus jeune, voire plus internationale, et cette expérience utilisateur permet de voir directement en résultats de recherche toutes les sources possibles. Là, on est vraiment dans notre rôle.

La mission première de YouTube, quand ça a été créé il y a seize ans, c’était « Give everyone a voice » (« donner sa voix à chacun ») et la deuxième partie de la phrase, c’est « show them the world » (« l’exposer au plus grand nombre »). La responsabilité que nous avons, c’est de mettre à disposition toutes ces sources référentes pour éclairer les utilisateurs dans l’opinion qu’ils veulent se faire de tel ou tel sujet.

A l’inverse des vidéos des médias français, on peut parfois tomber sur des contenus plus dangereux. Quel défi les vidéos complotistes représentent-elles pour vous ?

Ce sujet de la responsabilité est vraiment la priorité de Susan Wojcicki, la grande patronne de YouTube dans le monde. Cet engagement de responsabilité s’articule autour de quatre piliers :

- Retirer et supprimer tous les contenus qui n’ont pas à être sur la plateforme. L’infrastructure de YouTube repose sur l’intelligence artificielle qui neutralise l’immense majorité des vidéos qui n’ont pas leur place sur YouTube. Entre janvier et mars 2021, on a retiré 9,5 millions de vidéos qui n’avaient pas lieu d’être sur la plateforme, y compris les vidéos liées au Covid-19 comme la désinformation médicale. Un exemple, en France, c’est la chaîne de Jean-Jacques Crèvecoeur qui a été retirée. Au-delà de cet apprentissage automatique qui permet de neutraliser 90 % des vidéos qui n’ont pas lieu d’être sur la plateforme, on a ensuite des équipes de modérateurs. Ce sont 20.000 personnes partout dans le monde qui sont basées sur différentes zones géographiques et fuseaux horaires. Ils sont locuteurs natifs de chaque pays pour bien comprendre les problématiques. Pour les vidéos qui ne seraient pas directement identifiées par la partie automatique, ils permettent une revue manuelle, humaine, y compris des signalements qui nous sont faits par les utilisateurs. En plus de ces équipes de modérateurs, nous avons un réseau de partenaires tiers comme le SIG sur la santé en France, qui ont des outils de signalement des vidéos qui sont problématiques et qui permettent de les traiter de manière hyper rapide. Cet arsenal est excessivement efficace et nous a permis de retirer 900.000 vidéos à propos de la désinformation médicale dans le monde sur le Covid-19 l’année dernière.

- Réduire les contenus qui sont en ultra minorité, qui posent des questions mais qui n’enfreignent pas nos règles d’usage. C’est la vaste question d’où s’arrête la liberté d’expression et où commence la censure. Pour ces contenus-là, vous avez la possibilité de les trouver sur YouTube mais nous allons neutraliser toute la viralité qu’ils peuvent avoir. Ce sont soit des contenus un peu borderline, soit des contenus pour lesquels notre règlement n’a pas encore évolué. Nous sommes en lien avec l’OMS et avec 85 autorités de santé dans le monde pour, en permanence, mettre à jour notre règlement. En 2020, on a fait plus de dix modifications de notre règlement liées uniquement à la désinformation médicale.

- Promouvoir tous les contenus de référence. On en revient à la collaboration avec tous les éditeurs d’information référents et toutes ces fonctionnalités avec lesquelles on a fait évoluer YouTube pour permettre à l’utilisateur d’accéder à ces différentes sources d’information.

- Récompenser : le modèle économique de YouTube est basé sur la publicité et on reverse plus de la moitié de nos revenus aux détenteurs de ces chaînes, à supposer qu’ils aient d’ailleurs accès au droit à la monétisation. On a fait évoluer nos règles d’usage et de monétisation en 2019 pour neutraliser de manière très mécanique un certain nombre de mauvais acteurs qui profitaient de la plateforme pour avoir des contenus plus que douteux et toucher de la monétisation. 

Quel est votre regard sur les créateurs de contenu « grand public » comme Dr Nozman ou Cyrus North qui prennent la parole sur le sujet de la vaccination ?

Deux mondes se rencontrent : d’un côté, les youtubeurs, en particulier des vulgarisateurs scientifiques qui ont une audience importante, engagée et jeune. De l’autre, vous avez les sachants, les experts scientifiques, qui n’ont pas forcément cette fenêtre. Ça donne soit des collaborations formidables comme cet entretien entre le professeur Fischer et Science4all où vous avez quand même 50.000 vues sur cette vidéo qui fait de la pédagogie sur le vaccin avec les vraies questions des abonnés.

Et puis vous avez ces vulgarisateurs scientifiques qui travaillent et collaborent avec tout ce réseau d’experts pour la préparation de leurs vidéos. Ces « edutubeurs » font un travail de fond et de préparation hyper poussé. Ils ont une communauté très exigeante, qui regarde toutes les sources. C’est une vraie tendance de fond en France. On a vraiment un tissu de créateurs autour de la vulgarisation scientifique qui ne cesse de croître. Ils sont très importants dans l’idée de donner au public plus jeune des références d’information et une meilleure lecture sur ce qu’il se passe en matière de santé en particulier.

Dans un communiqué dévoilé ce lundi, il est écrit que « YouTube met en relation les créateurs avec des experts de la santé afin de leur permettre de réimaginer la façon de partager les informations sur les vaccins. » Comment est-ce que ça se traduit concrètement ?

Ils nous contactent au travers de partenaires qui entrent en contact avec nous. Ça peut être des experts au travers de d’associations engagées sur YouTube ou des créateurs qui nous sollicitent pour travailler avec des experts qui se trouvent être dans notre réseau. Il n’y a pas d’autre relation que cette idée de faire le liant entre ces mondes et ça marche très bien.

En général, les premiers à qui ils font appel, c’est leur communauté et par ramification, ils arrivent très bien à trouver un chemin. Des chaînes très pointues travaillent dans l’ombre avec des réseaux d’experts qu’ils connaissent, des professeurs de faculté, des enseignants, pour produire une couverture éditoriale qualitative. Ça devient des sources de référence pour s’informer.

L’élection présidentielle approche. Est-ce que c’est aussi une grosse échéance qui entraîne de forts enjeux pour vous ?

Une grosse échéance, oui, mais dans la lignée de toute la mobilisation qu’on a autour de ces sujets, par exemple en ce moment le Covid-19. De la même manière que nous avons une responsabilité dans l’accès à l’information de référence pour éclairer l’avis des utilisateurs, c’est exactement la même chose dans le registre des élections. Comment s’assurer que le dialogue puisse être le plus ouvert et serein possible sur YouTube ? Comment s’assurer que tous les messages de devoir citoyen et de mobilisation pour aller au vote soient entendus ? La manière dont le président a sollicité Mcfly et Carlito pour sensibiliser aux gestes barrières… On peut passer des heures à discuter du format qui était disruptif mais le clip a généré 15 millions de vues et le message auprès de la cible qui suit ces deux créateurs est complètement passé. Les figures politiques ont tout à fait compris la puissance de YouTube comme un canal de contact direct avec la jeunesse.