« La matinée est tienne » sur Twitch : « Je ne crois pas au rapprochement de la TV et du stream », admet Samuel Etienne

INTERVIEW L’animateur de « Questions pour un champion » est la star de Twitch depuis qu’il présente chaque matin sa revue de presse dans « La matinée est tienne »

Propos recueillis par Clément Rodriguez

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Samuel Etienne, star de tous les écrans
Samuel Etienne, star de tous les écrans — Capture d'écran/Twitch
  • Si vous savez sur quelle touche de votre télécommande appuyer pour vous brancher sur France 3, vous connaissez probablement Samuel Etienne dans son rôle d’animateur de Questions pour un champion.
  • Mais depuis plus d’un mois, l’animateur cartonne aussi sur Twitch, où il anime (presque) chaque jour une revue de presse matinale, en direct, devant plus de 10.000 personnes.
  • « Je ne m’attendais pas du tout à ce succès-là. À un moment, je me suis interrogé : pourquoi sont-ils aussi nombreux ? », raconte-t-il à 20 Minutes.

Stream en top 5 monde, record de viewers, ban de haters, autant de termes qui ne faisaient pas partie du vocabulaire de Samuel Etienne il y a encore quelques mois. Mais voilà que depuis qu’il a découvert Twitch, l’animateur de Questions pour un champion est désormais suivi par des dizaines de milliers d’internautes chaque matin. Le 21 décembre dernier, il lançait La matinée est tienne, une revue de presse consacrée à l’actualité du jour. Depuis, il a convaincu près de 230.000 abonnés. Véritable star auprès des plus de 65 ans grâce au jeu de France 3, Samuel Etienne devient aussi peu à peu l’idole des moins de 30 ans. Rencontre avec celui qui n’a pas peur des scores d’audience, à la télé ou ailleurs.

Dès que vous avez du temps devant vous, vous lancez un stream. Ça y est, vous ne pouvez déjà plus vous en passer ?

Oui, je n’avais pas du tout mesuré le côté addictif de l’exercice. C’est une bonne addiction, c’est beaucoup de plaisir. Je comprends mieux maintenant les comportements des streamers qui streament tous les jours et pendant de longues heures. Ce qui me semblait un peu mystérieux ne l’est plus du tout. Subitement, ce que vous produisez n’est plus juste quelque chose qui va dans un sens mais qui rebondit aussitôt, et c’est très jubilatoire. Pendant deux jours, je me suis arrêté puisque j’étais en enregistrement de Questions pour un champion et ça m’a beaucoup manqué.

Avant que vous ne vous lanciez sur Twitch, quel était votre rapport à l’éducation aux médias ?

Je me suis rendu compte qu’en parlant des journaux à un public qui ne les lisait pas ou très peu, je leur expliquais ce qu’était un édito, pourquoi un journal est une source d’information plus fiable qu’un truc qui traîne sur Facebook. Je leur explique la hiérarchie de l’information, l’importance des sources, le fait qu’un journal est relu et corrigé, validé et signé. Tout ça, ce sont des évidences pour les journalistes mais ils ne le connaissent pas forcément. C’est un aspect très important mais totalement inattendu, que je n’avais pas anticipé, de ma revue de presse. En fait, je fais énormément d’éducation aux médias et je suis très heureux.

Selon le baromètre de La Croix, seul un tiers des Français font confiance aux journalistes…

Ça, je ne le comprends pas. Lorsque l’enquête annuelle de La Croix est sortie, j’ai créé un sondage sur Twitch et j’ai eu le même résultat. Les deux tiers de mon panel me disaient qu’ils ne faisaient pas confiance aux journalistes. Je suis tombé de ma chaise, j’ai un peu buggé. Je ne comprends pas, ils m’écoutent et en même temps, ils disent qu’ils ne font pas confiance aux journalistes. Après, j’ai reçu plein de messages en DM sur Twitter et c’était passionnant. Plein de gens avaient vu que j’avais été perturbé par cet épisode et ils m’ont expliqué pourquoi il y avait cette défiance. Par exemple, ces jeunes m’ont dit que les journaux appartiennent à des groupes économiques très riches et souvent à des milliardaires. « S’ils appartiennent à ces gens-là, tu es leur salarié et tu es la voix de ton maître. » Et là, je comprends qu’ils n’ont pas intégré l’idée que le journaliste n’est pas un salarié comme les autres, qui ne prend pas ses ordres en arrivant le matin au bureau. Ça, ils l’ignorent. Je me dis qu’il y a un gigantesque malentendu et qu’il y a un échange à avoir.

Est-ce que votre stream est la preuve que les préjugés sur les jeunes qui ne s’intéressent pas à la presse sont faux ?

C’est le constat que je fais. Au début, je ne m’attendais pas du tout à ce succès-là. À un moment, je me suis interrogé : pourquoi sont-ils aussi nombreux ? Pourquoi me posent-ils tellement de questions sur l’actualité et sur la manière dont les journaux sont faits ? En fait, ces jeunes-là s’intéressent énormément à l’actualité mais les produits et la forme des rendez-vous qu’on leur propose ne les intéressent pas. On est avec une génération des écrans, habituée à l’interactivité, à l’échange. Ils ne font pas que consommer, ils commentent, ils critiquent, ils saluent, ils sont acteurs de leur consommation. Nous, on leur propose un JT à sens unique, on leur demande de lire un journal. Ça ne correspond pas du tout à leur façon de fonctionner intellectuellement. Quand ils se posent une question, ils ont besoin d’interpeller. Je crois qu’ils ont envie de consommer de l’info mais qu’il faut peut-être inventer de nouvelles formes.

Est-ce que certains de vos viewers vont se mettre à lire la presse ? Avez-vous déjà eu des témoignages en ce sens ?

Tous les jours. C’est ma grande satisfaction. J’ai des jeunes qui me disent « j’ai acheté mon premier journal » ou alors « je ne lisais plus la presse, je la relis ». Ce n’était pas l’objectif, ce n’était pas du tout pour ça que je faisais ça, mais j’ai changé leur regard sur la presse en leur montrant que c’était des histoires de vie qui racontaient le monde dans lequel on vivait. Au-delà du côté informatif, c’était aussi une manière de devenir citoyen à part entière. Je leur dis que ma conviction de journaliste, c’est qu’une démocratie a besoin de journaux libres et forts parce qu’elle a besoin de citoyens éclairés. J’ai vraiment un discours de vieux (rires).

Atteindre un public toujours plus jeune, c’est une préoccupation pour les médias. Est-ce que vous pensez que Twitch est une réponse à ça ?

J’en suis persuadé mais il y a une limite à l’interactivité, c’est le côté massif. On sait faire de l’interactivité avec quelques milliers de personnes mais je pense qu’on ne peut pas la gérer avec des millions. Il y a des produits à inventer qui ne peuvent pas, en termes de masse, être comparables à la puissance d’un journal tiré à des centaines de milliers d’exemplaires ou d’un JT regardé par cinq millions de personnes. On ne peut pas avoir cinq millions de personnes qui vous posent des questions. Je ne crois pas au rapprochement de ces deux mondes, de la télé et du stream, mais plus à des passerelles, à des gens de télévision qui feraient ce constat qu’il y a effectivement des choses intéressantes à créer dans cet univers-là.

France Télévisions a fait son retour sur Twitch. Êtes-vous satisfait de ce live et seriez-vous d’accord pour incarner des rendez-vous du groupe sur la plateforme ?

Mille fois oui pour une raison super précise : j’ai lancé ma chaîne dans mon coin parce que je ne voulais pas faire ça dans le cadre de France Télévisions. J’avais bien compris que l’intérêt de cette chose, c’était la liberté et donc je ne voulais pas inscrire cette initiative dans un cadre professionnel. Sauf que le truc est parti et dès le deuxième jour, ça s’est emballé. J’ai eu un coup de fil de France Télévisions et de Laurent Guimier, le patron de l’info, qui a un rôle essentiel là-dedans. Il m’appelle, me félicite pour ma petite initiative personnelle et me dit que ça l’intéresse beaucoup parce qu’il a envie que France Télévisions aille vers ça. Une semaine plus tard, il me rappelle pour me dire que dans quatre jours, France Télévisions fait son premier stream. Je leur ai dit qu’il fallait oublier les studios, les belles caméras, les projecteurs parce qu’il ne faut pas envoyer le message qu’on veut faire de la télévision sur Twitch mais qu’on a compris la spécificité de ce média. Je sais qu’il y a une forme de méfiance de la part des streamers et des viewers de Twitch, qui ont été un peu échaudés par des reportages un peu moqueurs sur le stream, les gamers. Il y avait un regard de boomer condescendant. À la fin du stream, on m’a fait passer un bout de papier où était marqué « dis que c’était un ballon d’essai, qu’on était très contents et qu’il y en aura d’autres. »

Peut-être que les médias vont tous se mettre à Twitch prochainement alors…

Il y a une espèce de hype autour de Twitch et le message que je dis aux gens de télé, c’est qu’il ne faut pas s’intéresser à Twitch pour les mauvaises raisons. Si vous pensez que vous avez trouvé la martingale pour toucher ce fameux jeune public que tout le monde veut toucher, attention. Ne pensez pas que Twitch est un nouveau tuyau dans lequel il faut déverser des trucs de télé. S’ils ne vont pas voir la télé, c’est parce que ça ne leur convient pas. Ne prenez pas Twitch pour un tuyau, c’est un média. Si vous voulez y aller, il faut inventer des rendez-vous qui respectent les codes, la philosophie et les valeurs de ce média.