« Ça fait longtemps que je suis là, je ne peux pas décevoir les gens », confie Squeezie

INTERVIEW Squeezie sort ce vendredi son premier album, « Oxyz ». Il accorde à « 20 Minutes » un grand entretien sur son projet musical et sa chaîne YouTube, la première de France

Propos recueillis par Clément Rodriguez

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Squeezie, youtubeur aux plus de 15 millions d'abonnés, et désormais chanteur
Squeezie, youtubeur aux plus de 15 millions d'abonnés, et désormais chanteur — © Franckie Allio
  • Squeezie, premier youtubeur de France, se lance dans la chanson avec la sortie de son premier album, Oxyz, ce vendredi.
  • Il accorde un long entretien à 20 Minutes, dans lequel il est question de ce nouveau projet mais aussi de sa carrière sur le Net, des critiques qu'il a pu essuyer et de son avenir.
  • « Dans quelques années, on acceptera beaucoup plus facilement qu'un mec qui fait des vidéos fasse de la musique », affirme-t-il.

Il est parfois difficile de sortir des cases, se frotter à d’autres univers, conquérir un nouveau public. C’est la mission que s’est donnée Squeezie, qui sort ce vendredi son premier album, Oxyz. Le youtubeur, premier de France avec ses vertigineux 15 millions d’abonnés, a travaillé pendant plus d’un an sur ce nouveau projet, a voyagé jusqu’au Japon pour l’enregistrer, et prévoit une série de concerts lorsque les conditions sanitaires le permettront. En bref, il enfile désormais une casquette d’artiste.

C’est dans un hôtel du neuvième arrondissement parisien que nous rencontrons Squeezie. Pendant plus d’une demi-heure, le désormais chanteur s’est confié à 20 Minutes sur l’histoire de son album et les thèmes qu’il aborde au fil des quatorze titres. L’occasion également de faire le point sur sa carrière de youtubeur, près de dix ans après la publication de sa première vidéo.

À quel moment vous êtes-vous dit que vous alliez vous lancer dans la production d’un album ?

C’est après avoir fait les faux hits de l’été sur ma chaîne YouTube. On a travaillé avec Kezah, un gars qui bossait vraiment dans le milieu de la musique plus que sur YouTube, il m’a ouvert les portes du vrai monde de la musique, avec les gens qui font ça à plein temps. Je me suis dit que c’était incroyable de faire de la musique dans ces conditions-là avec des gens qui ont des choses à t’apprendre. Au début, on a commencé juste pour kiffer, et puis avec le temps, les semaines passaient, et je me suis dit que j’avais envie de faire un album.

Les échecs sont un thème récurrent dans l’album. Pourquoi avoir choisi d’en parler autant ?

C’est l’occasion de parler plus largement de ses faiblesses, de ses points faibles, d’expériences un peu marquantes. Une expérience négative est généralement plus marquante qu’une positive parce qu’elle te brusque, elle te traumatise. Je voyais l’occasion de parler de ça à travers ce projet. Dans un format YouTube, ce n’est pas très amusant. Dans les vidéos, les gens s’attendent à des trucs cool en fin de journée, qui leur font passer un bon moment. S’ils arrivent sur une vidéo et que je leur dis que j’ai envie d’être seul et de tout plaquer, ce n’est pas le mood. C’était plus intéressant de parler de ça en musique, c’est peut-être pour cela que j’en ai un peu abusé.

Le concept de l’album, c’est qu’il puisse aider les gens à comprendre la personne qu’ils souhaitent être demain. Est-ce que c’est votre cas ?

Il peut m’aider à être moins tourmenté par des trucs bateaux. On a tous des verrous psychologiques et des fois c’est pesant pour rien. J’ai dû extérioriser, réaliser certains trucs, me poser sur certaines choses… J’ai été obligé de passer par cette phase pour écrire. C’était vraiment un peu thérapeutique de faire l’album. Ça a eu cet effet-là sur moi. C’est pour ça que j’ai fait le storytelling autour de ce concept.

Vous avez annoncé une tournée. Est-ce qu’on sait pour quand elle est prévue ?

Ça devait être du 6 novembre au 10 décembre, mais le Covid a dit non. Là, on est sur 2021. Ça peut être soit en début d’année, soit juste avant l’été, on ne sait pas encore quand parce que la situation évolue trop vite. Je devais faire 24 dates dans toute la France dans des salles entre 1.000 et 2.000 places. Pour l’instant, on est en stand-by.

Est-ce que se lancer dans la musique sous votre vrai nom et laisser Squeezie à YouTube a été envisagé ?

Non parce que Squeezie, ce n’est pas vraiment un alter ego. Globalement, je suis moi-même en vidéo. Ça aurait été trop bizarre de mettre un autre nom alors que Squeezie et moi, c’est un peu le même. Et puis, avec Squeezie, il y a tout ce truc de notoriété qu’il n’y a pas avec Lucas Hauchard. Ça aurait été intéressant à faire si j’avais un personnage dans les vidéos et que je voulais nous dissocier.

Être le premier youtubeur français, est-ce que ça met une pression supplémentaire ?

Tu as plus de responsabilités. Le seul truc que je me dis, c’est que si je n’ai pas fait gaffe à un truc, les conséquences sont énervées parce que je touche beaucoup de gens et il faut que je fasse attention. C’est le seul truc qui change, sinon le reste c’est la même chose. À part que financièrement, on est plus confort, on peut s’en foutre un peu plus, kiffer un peu plus, se poser moins de questions que quelqu’un qui peut à peine vivre de ses vidéos, et qui va tout de suite avoir des conséquences dans sa vie s’il fait un mauvais choix. Ce confort financier fait qu’il y a plein de questions que je ne me pose pas quand je fais une vidéo. C’est un vrai luxe. Cette stabilité, je ne l’ai pas comprise tout de suite d’ailleurs.

Dans plusieurs chansons, vous n’hésitez pas à clasher le milieu de YouTube…

Je n’aime pas faire un faux portrait de mon milieu. Il est comme tous les milieux, il y a plein de trucs cool, très positifs et bienveillants, et il y a aussi beaucoup de trucs de merde, que ce soit sur le devant de la scène ou en coulisses. J’aime nuancer les choses, que tout ne soit pas tout beau ou tout sombre, que les gens aient conscience des deux. Je me suis dit que dans l’album, j’allais parler des deux.

Est-ce que YouTube est une fin en soi, ou est-ce que vous vous dites qu’il faut se diversifier pour ne pas se retrouver dans une impasse dans dix ans ?

Être youtubeur est une fin en soi, c’est ce que j’aime le plus. Ce qui est cool, c’est que ça permet de faire d’autres trucs à côté, c’est compatible avec plein de choses. Tu as une base de fans, tu fais un projet annexe, tu leur soumets, il y a la moitié qui dit que c’est nul à chier, et l’autre qui dit qu’elle aime bien. Ça permet d’aller dans un milieu et d’accéder tout de suite à des ressources incroyables. J’ai envie de saisir ces opportunités, de tester, de kiffer et de soumettre ça aux gens qui me suivent sur YouTube. Le cœur de tout ça, ce qui relie toutes ces choses, c’est ma chaîne YouTube. Je ne fais pas ça pour me détacher peu à peu de YouTube, je le fais en plus parce que ça me fait plaisir. Et d’ailleurs, je me suis tout de suite dit que si ça devait pénaliser la chaîne YouTube, je ne le faisais pas. Je ferai toujours des lives, je suis youtubeur et je serai toujours youtubeur car j’ai besoin de ça. Je me suis construit autour de ça quand j’étais ado, c’est mon moteur.

C’est peut-être justement une chose avec laquelle vous allez jongler par la suite, avec un deuxième album si le premier a du succès ?

Ça dépend de si j’ai envie, si je suis capable de faire mieux et d’y consacrer encore plus de temps. Tu ne peux pas faire une suite moins bien, ce n’est pas possible. On verra, mais en tout cas, je continuerai à faire de la musique. Peut-être que je ne sortirais pas de deuxième album, on n’en sait rien pour le moment, mais en tout cas je continuerai d’en faire. Je le garderai pour moi, je ne le partagerai pas, mais je continuerai parce que j’aime trop ça.

Quand on vous dit que vous êtes un youtubeur qui se prend pour un chanteur, est-ce que vous y prêtez attention ?

Cette phrase est intéressante. Il y a beaucoup de gens qui disent que je suis un youtubeur qui se prend pour un chanteur, et moi aussi je le disais avant. On ne conçoit pas que quelqu’un fasse plusieurs choses dans différents milieux artistiques. C’est un réflexe humain, je ne peux pas tirer sur les gens alors que j’ai moi-même ce réflexe-là. D’un autre côté, je pense qu’on est à une époque où les gens font de plus en plus ce qu’ils veulent, ont de plus en plus de liberté, et je pense qu’il y aura une vraie transition à ce niveau-là. Dans quelques années, on acceptera beaucoup plus facilement qu’un mec qui fait des vidéos fasse de la musique, que ça peut être cool que des gars s’essayent à d’autres milieux. Ce qui joue aussi, c’est la peur que quelqu’un que tu aimes pour son travail y accorde moins d’importance et nourrisse moins le milieu dans lequel il s’est fait connaître. Le temps montrera que les deux sont possibles. Il n’y aura pas moins de vidéos, et cet album, il faut le voir comme un bonus qui plaît à certains et pas du tout à d’autres. Le plus important, c’est que ça plaise à ceux qui me suivent depuis longtemps, qui aiment les vidéos et me connaissent. C’est à ceux-là que j’ai envie que l’album plaise. Ce sont les avis de ceux-là qui m’importent.

Est-ce que vous êtes toujours aussi attentif aux commentaires, au nombre de likes, de vues ?

Quand je sors un truc et que les gens n’accrochent pas, je me demande comme ça se fait. Comme ça fait longtemps que je suis là, je me dis que les gens peuvent se lasser, et à chaque fois que je me foire, ça peut accélérer ce processus où les gens me lâchent. C’est idiot mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que si je déçois trop, c’est terrible. Et puis ça fait longtemps que je suis là, je ne peux pas décevoir les gens. Ce ne sont que des verrous psychologiques. Il fut un temps où j’étais vraiment addict aux chiffres et je pense que tous les youtubeurs passent par là. C’est une phase très longue, tu regardes tes vues tout le temps. Ça fait à peu près trois ans que je me suis soigné de ça, parce que c’était l’enfer. Tu deviens fou, tu ne te concentres plus sur la création, tu deviens névrosé parce qu’il y a plein de trucs que tu n’expliques pas dans les chiffres. Des fois, ce sont des histoires d’algorithmes, de mises en ligne à un moment où il y a des partiels. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas. Mais aujourd’hui encore, quand je mets en ligne une vidéo qui marche vraiment moins, je me demande si c’est une histoire d’algorithme ou si ce sont les gens qui n’ont vraiment pas aimé, il faut que je trouve quoi.

Vous avez quitté Webedia plus tôt cette année. Pourquoi ce choix ?

Il n’y a rien de sensationnel. Je suis arrivé là-bas en 2016, dont deux ou trois années vraiment incroyables avec plein d’opportunités, une super ambiance. Je travaillais avec Mixicom, et eux ont pris une direction qui ne me convenait pas. Je leur ai dit que je n’étais pas trop d’accord avec ce qu’ils étaient en train de faire, j’avais envie de me désolidariser de ça, et puis voilà.

Comme avec Le Live, par exemple [une chaîne diffusée en streaming, créée par Webedia, N.D.L.R.] ?

Le Live est juste un reflet de la direction qu’ils prenaient, et moi je ne voulais pas du tout aller dans cette direction-là. Et puis on avait fait ce que l’on avait à faire ensemble. C’était trop bien, ce sont de super bons souvenirs. Aujourd’hui, il n’y a pas du tout de guerre, tout va bien. J’avais ce besoin de me casser, monter mon équipe, avoir mon pôle de gens que j’aime, et c’est tout. C’est une vraie envie personnelle. Pendant le confinement, quand je faisais les vidéos depuis chez moi, j’ai bien aimé ce retour aux bases, être dans un truc un peu moins gros. Les gens fantasment, croient qu’il y a eu un gros clash avec Webedia. C’était juste la régie avec laquelle je travaillais, Mixicom, qui prenait une direction qui n’allait pas donc on s’est séparés. J’ai parlé avec le vrai boss de Webedia, et lui m’a dit qu’il était OK, ce n’était pas une méga guerre. La séparation en elle-même s’est faite toute seule. Ils ont été à l’écoute et c’était cool.

Dans « Loin », vous chantez « Ils m’ont déçu, c’était prévu ». Est-ce que vous avez des regrets, des choses que vous auriez faites différemment ?

Pas du tout. Je suis tellement content de tout mon parcours. Même les erreurs sont belles, c’est cool de faire des erreurs, ça te fait grandir d’un coup, tu apprends des choses. On se relève toujours d’une claque et on évolue, on devient une meilleure personne, on comprend plus de choses. Je ne changerais pour rien au monde le parcours que j’ai eu sur YouTube qui est miraculeux. Ce qui me différencie de beaucoup de gens, c’est que j’ai eu beaucoup de chance. Même si j’ai fait des erreurs, tant mieux, au moins j’ai appris des trucs, c’est intéressant. Jamais je ne changerais le passé, ce n’est pas du tout un truc que j’ai envie de faire.