Tout comprendre à la guerre opposant Fortnite à Google et Apple

BATTLE ROYALE Apple et Google ont retiré jeudi Fortnite de leurs magasins d'applications, après qu'Epic Games, l'éditeur du jeu vidéo, a tenté de contourner les systèmes de paiement des commissions dues aux deux géants de la tech

A.D. avec AFP

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Un joueur de Fortnite en juin 2019.
Un joueur de Fortnite en juin 2019. — ALLILI MOURAD/SIPA

#FreeFortnite ! Depuis qu’Apple et Google ont retiré ce jeudi Fortnite de leurs magasins d’applications, ce hashtag affole les réseaux sociaux. Epic Games, l’éditeur du jeu vidéo archipopulaire Fortnite, a brillamment orchestré un piège afin de faire supprimer son jeu de l’App Store et du Play Store et de communiquer sur son éviction. L’éditeur a également porté plainte contre Apple et Google et appelé ses joueurs à militer contre les deux géants de la tech. Vous ne comprenez rien à cette bataille royale entre les deux géants de la Silicon Valley et le géant chinois de la Tech Tencent, qui détient 40 % d’Epic Games ? 20 Minutes vous explique tout.

Qu’est-ce que Fortnite ?

Fortnite est un jeu vidéo en ligne, développé par Epic Games et sorti en juin 2017. On peut y jouer sur quasiment toutes les plateformes : PC, Mac, Xbox One, PS4, IOS (iPhone/iPad), Nintendo Switch et Android. Fortnite est à la fois un jeu de construction et de survie. Il existe deux modes de jeu : "Save The World" où 4 joueurs coopèrent pour survivre dans un monde envahi par les zombies et "Battle Royale" où 100 joueurs s’affrontent sur une île, et où le dernier (ou la dernière équipe qui survit) remporte la partie. Le jeu est devenu un vrai phénomène de société : en juin 2018, Epic Games annonçait 125 millions de joueurs inscrits, en 2019, 250 millions, soit deux fois plus en seulement un an. Sur Twitch (plateforme où les gamers diffusent leurs parties en direct), Fortnite est le jeu le plus regardé.

Pourquoi Google et Apple ont banni Fortnite ?

Apple et Google imposent aux développeurs d’applications et de jeux une commission une commission de 30 % sur les transactions des utilisateurs pour leurs ventes réalisées dans l’App Store et le Google Play.

Mais Epic Games a brisé cette règle et installé un mode de paiement alternatif le 13 août, qui permet aux joueurs d’économiser de l’argent pour les goodies et abonnements en contournant les systèmes de paiement in-app [les paiements effectués à l'intérieur de l'application] d’Apple ou de Google intégrés par défaut, et obligatoires. Sur iOS, Fortnite appelle aussi ses joueurs à réclamer des remboursements des leurs achats in-app à Apple.

Apple n’a évidemment pas tardé à réagir. « Aujourd’hui, Epic Games a pris la décision malheureuse d’enfreindre les règles de l’App Store, qui s’appliquent à tous les développeurs et sont conçues pour que le magasin soit sécurisé pour nos utilisateurs », a déclaré Apple à l’AFP. « En conséquence, Fortnite a été retiré du magasin ». Plus tard, Google a fait de même.

Fortnite va-t-il cesser de fonctionner sur IOS et Android ?

Il est désormais impossible de télécharger Fortnite pour la première fois sur l’App Store ou le Play Store. Il reste cependant possible de récupérer l’application depuis ces magasins d’applications si vous l’aviez déjà téléchargée au moins une fois par le passé.

Les adeptes du jeu vidéo utilisant des appareils de la marque à la pomme pourront continuer à jouer, mais ils ne recevront plus les mises à jour, qui passent par l’App Store.

Sur Android, il reste même possible de télécharger le jeu depuis une autre source que le Play Store. « Fortnite reste disponible sur Android, mais nous ne pouvons plus le proposer sur Play parce qu’il enfreint nos règles », explique Google.

Pourquoi Epic Games poursuit Apple en justice ?

Le cofondateur d’Epic Games Tim Sweeney a toujours été opposé aux taxes imposées par les magasins d’applications. S’il décidait de ne pas publier Fortnite sur l’App Store, il se serait attiré les foudres des utilisateurs.

Sa stratégie est limpide : en violant sciemment les conditions d’utilisation de l’App Store et du Play Store, il a forcé les deux géants de la Tech à bannir Fortnite et a renversé l’opinion publique de son côté.

Dans la foulée de son éviction, Epic Games a décidé de poursuivre Apple en justice. Le studio accuse le groupe californien d’abus de position dominante et de pratiques « anticoncurrentielles ».

Le groupe est représenté par Christine Varney, une ancienne alliée de Barack Obama spécialiste des questions anticoncurrentielles.

« Apple est plus gros, plus puissant, plus enraciné et plus pernicieux que les monopoles d’antan », déclame la plainte déposée jeudi devant un tribunal fédéral.

Epic Games demande au tribunal de forcer Apple à changer ses règles pour tous les développeurs d’applications. « Apple impose des restrictions déraisonnables et illégales pour monopoliser les deux marchés », indique la plainte du studio, qui qualifie la commission de 30 % de « taxe tyrannique ». « Apple est devenu ce contre quoi il pestait autrefois. Le monstre qui veut contrôler les marchés, bloquer la concurrence et étouffer l’innovation », détaille le document.

Le fabricant de l’iPhone est dans le collimateur de nombreux régulateurs et éditeurs d’applications qui contestent l’emprise de la société sur l’App Store, passage obligé du téléchargement d’applications sur ses populaires appareils, des smartphones aux tablettes.

Apple s’est défendu contre des attaques similaires dans le passé en expliquant que les commissions servaient à protéger les applis et leurs utilisateurs des pirates et des arnaques. Son pourcentage peut baisser à 15 % à partir de la deuxième année d’un abonnement.

Pourquoi Epic Games a réalisé un magistral coup de communication ?

Tout été prémédité chez Epic Games qui a brillamment orchestré un magistral coup de comm. Pour preuve, Epic Games a dévoilé ce jeudi à 22 h un court-métrage parodiant la célèbre publicité 1984 d’Apple pour le Macintosh et la retourner contre la marque à la pomme. La firme de Cupertino y apparaît comme le Big Brother (en référence au roman de George Orwell, 1984) qu’elle dénonçait il y a trente-six ans.

« Epic Games a défié le monopole d’Apple. En retour, Apple bloque Fortnite pour un milliard d’appareils. Rejoignez la lutte pour que 2020 ne devienne pas 1984 », peut-on lire à la fin de la parodie. Epic Games a aussi appelé ses utilisateurs à se battre sur les réseaux sociaux avec le hashtag #FreeFortnite. En quelques minutes, il devient tendance sur Twitter.

Pourquoi porter plainte aussi contre Google ?

La situation est différente sur le système d’exploitation de Google. Android permet aux développeurs de proposer leurs applis via différentes plateformes. Google a quand même eu le droit à sa plainte. Dans ce document, Epic Games cite les exemples de OnePlus et LG, interdits par Google de proposer Fortnite sur leurs smartphones en dehors du Play Store. Une façon pour la firme de Mountain View d’abuser de sa position et faire pression de manière anticoncurrentielle ?

Pourquoi cette guerre dépasse Epic Games ?

Epic Games a doublé son magistral coup de communication d’une stratégie légale afin d’obtenir la levée de l’interdiction de Fortnite, ce qui créerait une jurisprudence historique.

Epic Games a choisi le moment précis où le sénat américain enquête sur l’App Store et le Play Store et où le « sujet du bastion de l’App Store » est également sous le feu des projecteurs à Bruxelles, remarque Dan Ives, analyste de Wedbush.

Le patron d’Apple, et ceux d’Amazon, Google et Facebook, ont été interrogés fin juillet par une commission parlementaire sur leurs pratiques vis-à-vis de leurs compétiteurs, que de nombreux élus jugent anticoncurrentielles. Apple est accusé d’être à la fois juge et partie sur l’App Store, puisqu’il gère la plateforme et propose aussi ses propres produits.

Qui va remporter cette guerre ?

L’analyste Dan Ives pense que les géants de la Silicon Valley vont remporter la partie, comme à chaque fois, même s’ils doivent faire attention aux « effets en cascade » avec les autres développeurs, qui vont suivre de près la bataille.

Spotify et Tinder soutiennent d’ores et déjà l’action d’Epic Games, qui prend le visage de leader de la fronde contre les géants de la Silicon Valley. Il ne s’agit pas d’un David contre Goliath, derrière Epic Games, il y a le géant chinois Tencent, à qui profite aussi ce coup médiatique.