Coronavirus : Pourquoi partager des photos d’enfance fait du bien aux confinés

NOSTALGIE Depuis le début du confinement, de nombreux challenges invitent les internautes à partager leurs photos d’enfance ou de jeunesse sur les réseaux sociaux

Clio Weickert

— 

Comme le temps était bon "avant"...
Comme le temps était bon "avant"... — PULSE/SIPA
  • Depuis le début du confinement, des challenges invitent à partager des photos d’enfance ou de jeunesse sur les réseaux sociaux.
  • De nombreux internautes dévoilent ainsi leurs souvenirs et (re) découvrent ceux de leurs amis et de leurs followers.
  • Plonger dans le passé est-elle la meilleure façon d’oublier les drames du présent ?

Si vous êtes sur Facebook, Instagram ou même Twitter, il est impossible que vous soyez passé à côté de ce phénomène (ou alors vous n’avez pas beaucoup d’amis et/ou de « followers », et là c’est un autre problème). Entre deux apéros virtuels et l’échange de blagues plus ou moins fines sur le Covid-19, de nombreux internautes prennent plaisir à se replonger dans le passé, en postant des photos d’enfance, de famille ou de « jeunesse ».

#Throwbackchallenge, #MeAt20… Depuis le début du confinement, des « challenges » virtuels invitent les confinés du monde entier, qu’ils soient connus de tous ou anonymes, à partager de vieux clichés sur les réseaux sociaux, et « taguer » leurs amis afin qu’ils en fassent de même. Une façon de se remémorer de bons souvenirs, ou encore « d’afficher » gentiment ses amis, comme l’actrice Leïla Bekhti, qui a ressorti du tiroir de vieux dossiers.

Mais pourquoi l’enfermement que nous vivons depuis plusieurs semaines est-il particulièrement propice à ces voyages dans le temps qui regorgent de tendresse ou de regrets ? Parce que ça fait du bien à nos petits cœurs ?

A la recherche du bonheur perdu

On ne se mouillera pas trop en disant que tout d’abord, c’est une façon de se rappeler que la vie n’a pas toujours ressemblé à cette période bien pourrie digne d’un mauvais film d’anticipation. Les vieilles photos de famille, c’est tout de même la preuve palpable qu’au moins une seconde de notre vie, on a été heureux (désolé de plomber l’ambiance). Vous vous êtes peut-être prêté au jeu de ces challenges pour cette raison. Ou alors vous avez constaté que des membres de votre entourage y participaient. Tant qu’à faire, j’ai posé la question à des internautes dont les photos vintage sont apparues sur mes fils de réseaux sociaux. « Je me rends compte que j’ai eu une enfance plutôt carrément chouette, merci papa merci maman !, témoigne mon amie Caro, 32 ans (qui n’a pas tiré un trait sur notre amitié malgré cet article clivant). Et surtout en cette période compliquée de confinement où on se sent éloigné de nos proches, cela me fait plaisir de revoir ces moments partagés avec ma famille ou mes amis. »

Même sentiments du côté de Camille, 30 ans, dont les photos lui permettent « de se rappeler les bons moments ». « Ça me permet de partager un petit bout de ma vie avec des gens plus ou moins proches et découvrir un peu la leur (on ne va pas se mentir, on ne connaît pas hyperbien 100 % de nos potes Insta), de taguer les gens de ma famille, ou mes amis d’enfance pour rigoler ou pleurer sur un souvenir. Ça permet de garder ou de recréer un lien, par exemple il y a plein de gens à qui j’ai envoyé des photos d’il y a 20 ans, que je n’avais pas contactés depuis un bail », confie-t-elle.

Le refuge de l’enfance

Se replonger dans les albums de l’enfance apporte du baume au cœur. Soit. Mais est-ce si simple que cela ? Car bien d’autres activités peuvent nous remonter le moral, comme rire et pleurer devant un épisode de This is us, ou noyer un bâton de surimi dans un pot de mayonnaise. Pour Samuel Lepastier, psychiatre et membre de la Société psychanalytique de Paris, « les photos ne sont qu’un élément ». « Nous vivons un effondrement de l’environnement, en quelques heures nous avons été contraints de modifier nos habitudes de vie, et de nous rendre compte que ce que nous pensions établi à jamais pourrait disparaître en très peu de temps, développe-t-il. Tout cela crée une inquiétude ou une angoisse permanente, d’autant que nous découvrons qu’au fond la vie est très incertaine. Cette période ravive des angoisses anciennes et chacun essaye de se rassurer comme il peut. Une habitude banale de se rassurer, c’est de retrouver des repères. Et l’un des plus sûr, c’est notre enfance ».

Certains ressortiront leurs photos, d’autres auront l’envie de retrouver leurs jouets d’enfants, ou tout simplement de repartir dans leurs maisons de famille (coucou les Parisiens). « Quand j’étais petite il n’y avait pas d’iPhone, de smartphones et pas trop d’appareils photo numériques : on imprimait toutes les photos, même celles avec la marque du doigt dans un coin ou celle qui est super flou. Et dans ma famille, toutes ces photos sont stockées dans une grosse malle chez mes parents. Voir tous ces souvenirs et challenge passer sur Instagram et être confinée chez eux m’a donné envie de fouiller là-dedans », confie notamment Camille.

Eviter la rupture

Autre intérêt des photos selon le psychiatre, celles « du monde d’avant » peuvent nous aider à « établir une continuité entre ce que nous avons été et ce que nous sommes aujourd’hui ». « C’est une façon de montrer qu’il n’y a pas de rupture, que nous sommes toujours les mêmes », explique-t-il. Dans une période où l’on perd pied, ou l’on peut se poser des milliards de questions existentielles, elles peuvent donc permettre de se raccrocher à du réel, mais aussi d’attester du temps qui passe. « On fait un petit bilan sur notre vie, où on en est, par quoi on est passé, comment on est devenu ce qu’on est. Et dans mon cas je suis assez fière !, se réjouit Camille. Pour mes parents, c’est différent : mon père aime beaucoup partager des photos de lui pour trouver ou montrer les ressemblances avec ses petits enfants. »

Dans un autre genre, Caro mesure elle aussi les années qui filent grâce aux looks des autres : « La plupart des gens que je suis sur les réseaux sociaux sont des gens de ma génération et leurs photos me rappellent aussi certaines modes vestimentaires qui ont marqué notre enfance, ou certaines coupes de cheveux comme le passage obligatoire par la coupe au bol. » Certains se rappelleront aussi tout simplement qu’à une époque ils avaient des cheveux.

La vie, la mort, et Instagram

L’enfance, la coupe au bol, la vie… Mais aussi la mort. Au risque de définitivement casser l’ambiance, observer le temps qui passe, c’est aussi se rappeler qu’un jour, ce sera fini. Et il faut avouer que la période invite tout particulièrement aux tourments existentiels. « Plus on vieillit et plus on pense à son enfance, plus on s’approche de la fin et plus on regarde vers le passé, rappelle à juste titre Samuel Lepastier. C’est une façon de prolonger sa vie. Revenir en arrière c’est retrouver le temps d’avant puisque nous se savons pas de quoi sera fait le temps d’après. C’est une manière d’immobiliser le temps et de vivre l’éternité. Revenir à l’enfance est aussi une façon de se vivre comme immortel. »

Dans un registre un poil moins dramatique, Camille reconnaît que « l’après » est ce qui l’inquiète le plus : « Est-ce qu’on va tous pouvoir garder nos jobs, est ce qu’on va retrouver notre liberté, pouvoir voyager ? Revoir cette vie où tout nous était permis et où de mon côté j’étais vraiment heureuse, ça me fait du bien. » Il nous aura donc fallu le coronavirus, le confinement et les challenges Instagram pour apprécier la valeur de la vie… « Cela me donne envie de profiter de chaque nouveaux instants que je pourrai repartager en chair et en os avec les gens que j’aime », estime Caro. Et on lui en promet des milliers.