Coronavirus : Comment esquiver un apéro virtuel sans froisser ses proches en plein confinement

CULPABILITE Trouver une excuse bidon pour ne pas voir ses amis est un sport national teinté de plaisir coupable. Mais le confinement ne viendrait-il pas remettre en cause la pratique ?

Clio Weickert

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Trop d'apéros virtuels, c'est trop!
Trop d'apéros virtuels, c'est trop! — UGO AMEZ/SIPA
  • Depuis le début du confinement, les apéros virtuels se multiplient pour conserver un semblant de lien social.
  • Alors qu’on pensait être enfin tranquille, on se retrouve avec une tripotée de rendez-vous sur le dos.
  • Mais est-ce mal de refuser un Skypapéro quand on n'a aucune excuse pour le faire ?

Ne faites pas comme si vous ne l’aviez jamais fait. Cet apéro, ça fait un mois que vous l’avez calé avec vos vieux copains de fac. Mais voilà, il est 19 h 30, vous avez passé une semaine épouvantable, il pleut, et la réunification a lieu le soir même dans Koh-Lanta… Bref, votre motivation est proche de zéro. Et là, une petite musique résonne dans votre tête : « On s’en fout on n’ira pas, on n’a qu’à se cacher sous les draps » (oui, dans ces moments-là on a le droit d’écouter Bénabar).

Vous pesez le pour et le contre – alors qu’en réalité, votre décision est prise depuis bien longtemps –, puis vous vous fendez d’un texto ou d’un message dans une boucle WhatsApp : « Mince je ne sais pas trop ce qui m’arrive, j’ai dû manger un truc bizarre ce midi, j’ai hyper mal au ventre, je pense que ça va pas pouvoir le faire pour ce soir… Mais amusez-vous bien, à très vite bisous ! » Un frisson de culpabilité vous envahit, englouti 30 secondes plus tard par une vague de plaisir coupable… La soirée pyjama-pilou-Denis Brogniart peut commencer.

Mais ça, c’était avant la pandémie de coronavirus. Depuis que nous sommes confinés, il suffit désormais de cliquer sur un bouton pour que nos proches et nous puissions trinquer par écrans interposés. On appelle ça les « apéros virtuels » ou encore « Skypapéros ».

C’était hyper sympa la première semaine, on se marrait comme jamais avec les filtres Messenger (« Eh regardez je suis une grenouille ah ah ah »). Et puis, ces rendez-vous se sont multipliés, parfois jusqu’à s’enchaîner dans une même soirée… La tentation de décliner devient alors de plus en plus grande. Mais comment dire non alors qu’en théorie on a tout notre temps et qu’on n’a pas vraiment la possibilité d’être ailleurs que chez soi ? Et est-ce vraiment mal de vouloir parfois la paix en pleine période de confinement ?

« Chacun a besoin de moments pour se retrouver seul »

Pour Rebecca Shankland*, psychologue, Maître de conférences à l’Université Grenoble Alpes, co-auteure de Ces liens qui nous font vivre (ed. Odile Jacob) avec Christophe André, « le sentiment d’être relié aux autres est fondamental pour la santé psychique et même pour la santé physique ». « Ainsi, dans une étude menée par l’école de Santé Publique de Harvard auprès de personnes âgées suivies sur une période de 9 ans, il a été montré que celles qui s’impliquaient dans une association avaient trois fois moins de risques de décéder durant cette période comparativement aux personnes qui étaient moins en relation avec d’autres », donne-t-elle pour exemple.

Nous voilà donc prévenus. Mais rassurons-nous, il faut tout de même relativiser. Les conséquences psychologiques sont différentes lorsqu’il s’agit d’un isolement subi tel que l’exclusion sociale, et l’isolement actuel où finalement seuls les corps sont mis à distance (dans le meilleur des cas).

« Chacun a besoin de moments pour se retrouver seul. Lorsque c’est un choix, pour se ressourcer, être tranquille, cela fait du bien. C’est différent du sentiment de solitude où on aimerait se sentir proche des autres et on a l’impression de ne pas avoir d’amis », précise-t-elle. Mais justement, là, des amis, on en a (du moins on en avait avant d’écrire cet article).

Sommes-nous donc des monstres de vouloir mettre de la distance dans une période aussi délicate que celle-là ? « Il faut garder un lien régulier, tout en tenant compte de ses besoins et de ceux des autres, conseille Rebecca Shankland. Peut-être que le fait d’appeler sa famille tous les jours peut devenir une corvée pour certains ! L’idée est de se sentir relié aux proches et de leur donner des nouvelles, pas nécessairement toujours en les appelant, mais en leur envoyant un petit texto, une photo, le lien vers une vidéo qui nous a fait rire. Ainsi, les proches sentent que l’on pense à eux et nous envoient à leur tour des nouvelles, des astuces pour faire face au confinement, etc. »

« Désolé, j’avais sieste »

Bon, il n’y a donc a priori pas à culpabiliser de vouloir se réserver quelques petites soirées pour soi. Mais quelle excuse donner à nos gentils amis qui prennent soin de ne pas nous laisser dans notre coin ? Avant l’écriture de cet article, nous avions sollicité nos lecteurs afin de recueillir les meilleures fausses excuses à donner, les grands classiques tels que « la voiture ne démarre pas on va devoir annuler » étant désormais caducs. Résultat ? Un fiasco total.

Seule notre courageuse lectrice Linda nous avait confié avoir prétexté une sieste à ses amis, pour aller jouer toute seule de son côté au jeu du Loup-Garou en ligne, au lien de participer à un rendez-vous WhatsApp. « Je ne pense pas qu’ils m’aient cru mais je ne savais pas quoi dire d’autre », nous expliquait-elle avec franchise. Conclusion : soit nos lecteurs sont incroyablement attentionné et altruistes, soit on a affaire à un paquet de petits menteurs (qui ne s’assument pas).

Même si cela ajoute un peu de piquant (« le goût du risque »), doit-on mentir à nos proches quand on ne veut pas les voir ? « La période de confinement peut aussi être l’occasion pour certains de mener un projet qui leur tient à cœur comme suivre une formation en ligne, se remettre à la musique ou à la peinture, construire un meuble ou réparer une fuite, faire une activité physique, ou même écrire un livre ! Tout cela peut prendre une bonne partie de la journée. Le soir on peut aussi avoir envie de se reposer et lire tranquillement. Nous ne sommes donc pas nécessairement disponibles pour échanger avec d’autres à tout moment ni même chaque jour ! », estime Rebecca Shankland. Dans ce cas, elle préconise alors de dire la vérité à ses proches : « Expliquer à ses amis que l’on est sur un projet (artistique, bricolage, sportif ou autre) les aide à comprendre pourquoi on n’est pas disponible tout le temps ! » On a juste un petit doute sur le fait que Koh-Lanta ou Top Chef rentrent dans la case « projet ».

Amis pour la vie ?

Si la franchise et l’honnêteté devraient toujours être de mise (ça ne coûte rien de l’écrire), dire « non » est une véritable épreuve pour certains. Un petit mensonge pour ne pas froisser ses amis est-il si grave que ça finalement ? Ne vaut-il pas mieux prétexter un « problème momentané de connexion wifi » que d’écrire « désolé les gars mais ce soir je préfère regarder Les Visiteurs sur France 2 plutôt que de trinquer avec vous » ? En fait, ce qui compte, c’est l’intention.

« Il est à la fois utile d’être connecté à ses propres besoins en termes de socialisation : est-ce que j’ai envie d’appeler un proche (motivation interne) ou est-ce que je le fais parce que je me sens obligé (motivation externe) ? Lorsque l’on appelle parce qu’on est motivé de manière intrinsèque on a beaucoup plus de choses à dire, on est plus intéressé aussi par ce que l’autre nous raconte. Cela se ressent au bout du fil, donc il est préférable d’être à l’écoute de soi pour être plus disponible aux autres. Toutefois, si on a vraiment plutôt une tendance à ne pas trop appeler ses proches, il est aussi important de prendre en compte le besoin des autres qui souhaitent rester en contact et trouver une manière de leur envoyer des nouvelles régulières », explique la psychologue.

Comme en temps normal, il faut donc apprendre à s’écouter, et ne pas se forcer. Mais peut-on assumer un franc égoïsme pendant ce confinement ? Pour Rebecca Shankland, le terme « égoïste n’est pas le plus adapté au regard de la mobilisation solidaire massive dans tous les secteurs avec mise à disposition gratuite de compétences, de temps, d’idées, de ressources pour aider ceux qui vont "au front" pour aider les malades ou ceux qui doivent réinventer leur quotidien (les parents qui font l’école à la maison). »

Et d’ajouter : « Ce qu’il est utile de retenir c’est l’importance de se ressourcer pour être ensuite plus attentionné envers les autres. Donc si pour vous être égoïste c’est prendre aussi soin de soi et pas seulement des autres, alors c’est effectivement une des clés pour pouvoir tenir dans la durée face à la situation de confinement. On peut aussi considérer que prendre soin de soi n’est pas égoïste car si on ne le fait pas, les conséquences seront importantes pour les proches. »

N’oublions pas que nos proches AUSSI aiment parfois avoir la paix. Probablement avons-nous déjà été nous-même « victimes » d’un petit mensonge… Sans rancune ?

*Rebecca Shankland est également responsable de l’Observatoire de la Parentalité et du Soutien à la Parentalité