Coronavirus : Fin de la course aux likes et entraide, comment le confinement a-t-il affecté nos liens sur les réseaux sociaux ?

RESEAUX SOCIAUX En période de confinement, l’usage des réseaux sociaux a doublé et leur rôle a changé

Anne Demoulin

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Photo d'illustration des réseaux sociaux.
Photo d'illustration des réseaux sociaux. — SIERAKOWSKI/ISOPIX
  • Alors que 2,6 milliards d"humains sont confinés, le volume de messages échangés sur Facebook a plus que doublé en un mois. 
  • « L’usage, le sens et le rôle des réseaux changent en ce moment », lance la sémiologue et sociologue Laurence Allard. 
  • Fini la course aux likes et la compétition des ego ou comment le coronavirus et le confinement ont affecté nos liens sur les réseaux sociaux ?

Alors que plus de 2,6 milliards d’humains sont confinés, l’usage des réseaux sociaux est exacerbé. « Dans de nombreux pays fortement affectés par le virus, le volume de messages échangés a plus que doublé en un mois », se félicitent Alex Schultz et Jay Parikh, les deux vices président de Facebook, le plus grand réseau social mondial avec ses 2,5 milliards d’utilisateurs. En France, plus de 90 % des commentaires sont focalisés sur le Covid-19, selon la société de modération Netino, cité par Les Echos. Un phénomène inédit puisque même les attentats de 2015 n’avaient monopolisé que 60 à 70 % des conversations. Les échanges sur WhatsApp et Messenger ont aussi doublé. Twitter a séduit quelque 12 millions de nouveaux internautes en trois mois seulement. Alors, comment le coronavirus et le confinement ont affecté nos liens sur les réseaux sociaux ?

« L’usage, le sens et le rôle des réseaux changent en ce moment », lance la sémiologue et sociologue Laurence Allard, maîtresse de conférences en Sciences de la Communication IRCAV-Paris 3-Lille 3 et coautrice de « Est-il trop tard pour l’effondrement?» « On observe toutes sortes d’usages : des discussions autour des traitements, des masques, de l’entraide, des échanges humoristiques, des challenges et des mises en scène de son confinement », poursuit-elle.

« Ce n’est pas le message, l’essentiel »

La situation est inédite. « La planète tout entière vibre aux mêmes sensations d’angoisse, de peur et de morbidité. Et il y a une sorte d’égalité devant la maladie, note encore la sémiologue. Le réseau planétaire Facebook permet de se signaler comme faisant partie de cette humanité qui est en train d’être affectée dans son ensemble. »

« Le besoin de communiquer est profondément humain. Ce n’est pas le message, l’essentiel, mais le fait de continuer à avoir une vie sociale. Avec un ou plusieurs réseaux sociaux, on reconstitue ce qu’on ne peut plus avoir au quotidien. Le hors-ligne et l’“en ligne” s’entremêlent », observe Valérie Jeanne-Perrier, professeure en Sciences de l’information et de la communication et sociologie des médias au CELSA, coautrice de Le numérique comme écriture (Armand Colin) sous la direction d’Emmanuel Souchier. Pour certains, vivant seuls ou malades, les réseaux sociaux sont actuellement le seul moyen d’être en contact avec les autres.

« L’impudeur n’est plus le problème »

Certains, d’ordinaires discrets sur les réseaux sociaux, mettent en scène leur intimité comme jamais. « L’impudeur n’est plus le problème. L’humanité se retrouve dans son caractère commun de vulnérabilité. Il ne s’agit pas de juger des performances », estime Laurence Allard.

C’est une façon de dire « je continue d’exister, je suis encore émetteur et destinataire. Je ne suis plus simplement confiné dans l’espace de la maison », selon Valérie Jeanne-Perrier. « Dans ce contexte de commune humanité où l’on est tous le même, on a envie de se singulariser, d’exprimer et de mettre en scène comment on reste un individu qui va vivre à sa façon une situation finalement très homogénéisante », confirme Laurence Allard.

Fini la course aux likes et la compétition des ego, « chaque individu s’adresse aux autres, non pas pour se mettre en valeur, mais pour humblement solliciter un lien ou conforter un lien. Ce sont des adresses assez authentiques et généreuses que l’on observe en ce moment », souligne Laurence Allard.

« Une introspection, ou plutôt une "extrospection" en ligne »

Face à cette crise sanitaire, l’humanité est aussi en quête de sens. Sur Instagram, Facebook ou Twitter, de « nombreuses personnes s’interrogent sur ce qu’ils font de leur existence. En s’exposant sur les réseaux sociaux, chacun s’interroge sur ce qui fonde son quotidien. C’est une introspection, ou plutôt une "extrospection" en ligne », constate Valérie Jeanne-Perrier.

« Le moment où l’on a le moins de choses à dire, le vide total, génère un trop-plein d’expressivité », remarque Laurence Allard. Photographies de salles d’attente vides, de lieux vides ou encore tous ces petits moments ordinaires du quotidien envahissent les réseaux sociaux. « On met en scène le vide et l’ennui. Cela renvoie à tout un genre cinématographique qu’est le film de chambre », analysé la chercheuse.

Et de poursuivre : « Les jeunes sont les champions de la mise en scène du rien. Les enfants et les parents cohabitant, il y a peut-être des transferts de mise en scène autour des TikTok, de la chorégraphie, de la danse et de la musique. » « Chacun, avec son prisme, raconte son quotidien. Le banal est essentiel, c’est un peu La vie, mode d’emploi de Pérec », confirme Valérie Jeanne-Perrier.

« On réinvente une suroccupation temporelle à distance »

« Plutôt que d’être dans le zen ou le repli, on réinvente une suroccupation temporelle à distance. Un temps exceptionnel dans un espace vide que l’on essaye de réenchanter », souligne Laurence Allard. Lors de la première semaine de confinement, on a assisté à de nombreux échanges de biens culturels, de liens vers des livres, des films, des émissions ou des podcasts. « La gratuité et la mise en commun étaient la solution pour surmonter cette épreuve », commente-t-elle.

Le travail, l’apéro, les concerts… Tout se fait désormais via les écrans. « Ce sont des usages de substitution, explique Laurence Allard. Ce qui change, c’est la panoplie que l’on va utiliser. Toute la journée, on peut passer d’un réseau social à un autre, d’une application à une autre. » Une autre façon de combler le temps mort, rare dans nos vies modernes.

Une surabondance de contenus qui a conduit à l’indigestion pour certains, qui ont décidé de quitter les réseaux sociaux le temps du confinement. « Ils ont besoin de souffler dans un climat anxiogène », note Valérie Jeanne-Perrier. Ceux qui vivent un deuil ou qui ont un proche malade ont eu besoin de s’éloigner de « ce grand bazar que sont les réseaux sociaux », poursuit Laurence Allard.

« L’entraide fait partie des fonctions positives des réseaux sociaux »

Les messages de solidarité et d’entraide se multiplient aussi sur les tous les réseaux sociaux. « C’est quelque chose qu’on avait déjà vu lors des attentats avec le #PortesOuvertes, là, on retrouve cet esprit. L’entraide fait partie des fonctions positives des réseaux sociaux. Des liens faibles se mettent en place sur les réseaux sociaux entre personnes qui ne se connaissent pas, mais veulent s’entraider », rappelle Valérie Jeanne-Perrier. Deviendront-ils amis dans la vraie vie pour autant ? L’avenir le dira. « Il s’agit ici de fabriquer un lien d’humanité, de cette commune humanité à laquelle on veut participer, comme une grande chaîne », se réjouit Laurence Allard.

Si les fakes news prolifèrent tout autant sur les réseaux sociaux, voir plus qu’en temps normal, on voit apparaître une nouvelle forme de solidarité, le décryptage collectif intense. « Il y a beaucoup de débats sur les traitements et une volonté de savoir », observe Valérie Jeanne-Perrier. « On débusque la fake news. C’est un geste de prévenance envers les autres, parce que si l’on gobe tout ce qui se dit sur la vitamine C ou la quinine, on peut en mourir », résume Laurence Allard.

« Un virus surligneur » des inégalités sociales

Cours de méditation ou de yoga, conseils de lecture, planning d’activités pour les enfants, les réseaux sociaux se “gentrifient” et le coronavirus est un « virus surligneur » des inégalités sociales.

« Il y a une fracture entre les confinés et les sortants par défaut », observe Laurence Allard. Mobiles et immobiles ont switché : « Ceux qui vont au front sont ceux qui d’ordinaire n’ont pas les moyens de se déplacer. D’habitude, les immobiles – ceux qui ne partent prennent pas l’avion et ne partent pas en vacances – sont souvent les plus pauvres », explique Laurence Allard. « Les relations sociales sont soit très bienveillantes, soit hypertendues. Il n’y a plus d’intermédiaires. On est aussi sur une exacerbation du lien », conclut-elle.