Youtube: Faire rire ou instruire, les vulgarisateurs ont choisi de ne pas choisir

VULGARISATION Sur YouTube, les vulgarisateurs scientifiques adoptent les codes des vidéos de divertissement, pour explorer de nouveaux formats, et trouver d’autres inspirations…  

Jean-loup Delmas

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Manon Bril, de C'est une autre histoire.
Manon Bril, de C'est une autre histoire. — Youtube Manon Bril/Capture d'écran
  • Le youtubeur Squeezie a publié une vidéo reprenant des théories complotistes sur la construction des pyramides d’Egypte et s’est défendu en plaidant l’humour.
  • Plusieurs vidéastes vulgarisateurs scientifiques choisissent d’intégrer des codes de vidéos de divertissement pour rendre leur propos plus accessible.
  • 20 Minutes a interrogé plusieurs d’entre eux pour mieux cerner leur stratégie.

En janvier, Squeezie, youtubeur avec le plus d’audience en France, a réalisé une vidéo traitant de « théories » sur les pyramides d’Égypte. Un contenu bourré d’approximations et d’erreurs scientifiques, tout en faisant la part belle à de nombreux propos complotistes. Et vu l’audience monstrueuse de l’artiste hyperactif (bientôt cinq millions de vues pour une vidéo expliquant que les pyramides auraient 700.000 ans tout de même), cela a forcément fait quelques remous.

Au-delà de s’exprimer sur le contenu en lui-même en le corrigeant, la vidéo a également ouvert de nombreuses pistes de réflexion sur la place de l’humour et de la vulgarisation, deux mondes qui tissent de plus en plus de liens sur la toile.

Le savoir par le rire

« Le but même de la vulgarisation est de rendre des connaissances pointues plus accessibles à des non spécialistes. Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’on s’empare des codes des vidéos de divertissement et des approches qui fonctionnent auprès du grand public », estime Defakator, vidéaste qui s’est spécialisé dans le débunkage (la contre-explication) des théories improbables (terre plate, l’homme n’a pas marché sur la lune, on contrôle nos souvenirs, vous voyez le tableau). Il rappelle d’ailleurs que le procédé est loin d’avoir attendu Youtube pour exister : « Des scientifiques de renom comme Roland Lehoucq s’appuient aussi sur la culture populaire, comme Interstellar ou Star Wars, pour amener le public à comprendre ce sur quoi ils travaillent. »

Manon Bril traite des figures ou des événements historiques sur sa chaîne C’est une autre histoire. Dans ses vidéos, elle n’est jamais avare d’une blague bien sentie. Des détours humoristiques qu’elle justifie par l’efficacité selon elle de l’humour dans ce genre de contenu : « Si une vanne t’a fait rire, pour la ressortir tu devras te rappeler du contexte et le remobiliser. L’humour permet aussi de faire des respirations dans un contenu parfois dense. Enfin, il suscite la sympathie et donc l’adhésion du public. Je ne pense pas que ça relègue le fond au second plan. »

Dans son costume de superhéros masqué, difficile pour Defakator de ne pas assumer lui aussi le ton parfois décalé de sa chaîne : « Je classe mes vidéos dans la catégorie « divertissement » de YouTube. Cela n’empêche pas d’avoir un vrai propos. La meilleure garantie que je puisse donner quant au sérieux du contenu, ce sont les sources sur lesquelles je m’appuie, qui sont listées systématiquement, et que chacun peut aller vérifier et contester s’il le souhaite : l’espace de commentaires me semble à ce sujet aussi important que la vidéo elle-même. »

Retour aux classiques

Mais que ceux qui détestent les coupures aux montages et les blaguounettes se rassurent, la vulgarisation ne compte pas tomber dans le tout-divertissement non plus. Passage par Un Créatif, vidéaste qui explique les manœuvres marketing, et ayant fait un theard fort intéressant sur ses réflexions à ce sujet. Place donc à ses pensées :
 

« Il y a une loi qui ne disparaîtra jamais : le divertissement pur marchera toujours mieux que le reste auprès de la majorité du public. Mais il ne faut pas penser pour autant que plus il y aura de blagues dans une vidéo de vulgarisation, plus elle va faire de vues. Encore trop de gens confondent « faire rire/divertir » et « capter l’attention ». Je ne pense pas que les vulgarisateurs devraient se demander « comment je vais placer des blagues dans le développement de mon sujet ? » mais « comment je vais rendre mon sujet le plus accessible possible au plus grand nombre ? ». Vulgariser ce n’est pas seulement « simplifier », c’est aussi « inviter » et il y a des tas de façons - qui n’ont rien à voir avec l’humour -pour aborder un sujet de niche qui va intéresser beaucoup de gens. »

D’ailleurs, il le rappelle lui-même sans détour : « Si un créateur est très intéressant mais n’est pas drôle, je préfère qu’il évite les blagues pour se concentrer sur le propos qu’il maîtrise. »

Benjamin Brillaud, plus connu sous le pseudonyme de Nota Bene dans le Youtube-Game, traite lui aussi de vulgarisation historique sous une multitude de formats. Face caméra « classique » avec une bibliothèque en fond, reportage sur le terrain, touches d’humour, analogie avec notre époque… Tout y passe, et tout trouve son public : « En termes d’audience, je pense qu’il n’existe pas de format optimal. Je remarque que malgré tout ce qu’on dit sur la nécessité de dynamiser nos vidéos, ce sont celles où je parle simplement assis face caméra qui marchent le mieux. »

Une formule simple mais efficace qui, il le rappelle, fonctionne depuis des décennies. « Tout comme l’invention de la télévision n’a pas empêché la radio d’avoir son public, il restera toujours des gens pour aimer les contenus plus « classiques » » C’est dans les vieux pots qu’on fait parfois les meilleures audiences, en somme.

Mais il le dit, le format parfait n’existe pas : « Ma limite par exemple, c’est que toutes mes vidéos sont écrites à l’avance, ce qui met de la distance avec le spectateur. Squeezie improvise, donnant une proximité avec son public dont je serais bien incapable, et qui explique en partie son audience. En ce sens, qu’il veuille faire de la vulgarisation est vraiment une très bonne initiative. Il faut juste qu’il soit plus aiguisé sur le sens critique. »

C’est là qu’arrivent les mains tendues par de nombreux vulgarisateurs lorsque des vidéos de divertissements rapportent des contre-vérités scientifiques, pour justement les épauler et éviter ce genre d’erreurs.

Pont entre les deux mondes

Une autre idée derrière ces rapprochements est d’éviter de s’enfermer dans un entre-soi qui serait forcément dommageable. « Sur Youtube on a un peu des familles en fonction de nos types de contenus, concède Manon Bril. On se connaît mieux et on traîne plus ensemble quand on fait le même genre de vidéos, on partage les mêmes questionnements et problématiques et on est invités au même genre de convention. » Bon, on vous rassure, ce n’est pas non plus une secte : « Même si j’en connais moins, j’ai des copains dans la fiction ou l’humour aussi. »

Benjamin Brillaud évoque notamment à ce sujet un tournage pour un partenariat, où il remarque une personne toujours présente à filmer. Au bout de quelques jours, il finit par demander qui est cet individu et s’il appartient ou non à la compagnie. Il s’agissait en réalité d’Amixem, youtubeur de divertissement à plusieurs millions d’abonnés et qui s’essaie lui aussi de plus en plus à la vulgarisation.

Mais à force de mélanger les genres, n’y a-t-il pas un risque de semer encore plus le trouble et de confondre divertissement et science ? Non, selon le Youtubeur féru d’Histoire : « Le but même de la vulgarisation, c’est d’apprendre à se méfier des apparences. On voit beaucoup de vidéos à la forme très sérieuse faire plein d’erreurs scientifiques, donc l’inverse doit être vrai. » D’où une fois encore l’importance d’un public averti et éduqué au sens critique, afin qu’il puisse de lui-même faire ses recherches et zieuter un œil aux sources des vidéastes pour voir si le contenu qu’il regarde est fiable.

Un Créatif se veut encore plus synthétique : « Ce n’est pas parce qu’un vulgarisateur va trouver les moyens de rendre ses sujets plus attirants pour le plus grand nombre qu’il va en oublier sa méthode de travail de base, qui consiste notamment à vérifier ses sources. »

De toute façon, et c’est toute la force d’internet, la toile est largement assez vaste pour contenir de tout, des mélanges de genre jusqu’aux vidéos ultra-spécifiques. Et ça, Defakator l’explique bien : « Entre une vidéo de Squeezie et la captation d’un cours d’Aurélien Barrau, il existe dans le paysage de YouTube beaucoup de nuances et de chaînes intermédiaires. Le principal est que des ponts se fassent pour éviter l’enfermement dans la chapelle de l’un ou de l’autre. »