Rapport du Giec: Les Gafa sont-ils à la hauteur des enjeux climatiques?

HIGH TECH Les experts du Giec soulignent dans leur dernier rapport que le monde devra engager des transformations « rapides » et « sans précédent » s’il veut limiter le réchauffement climatique à 1,5°C…

Laure Beaudonnet

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Illustration des Gafa
Illustration des Gafa — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Dans son dernier rapport publié ce lundi, le Giec appelle à des transformations « sans précédent ».
  • Depuis plusieurs années, les géants du numérique ont déjà pris le virage des énergies renouvelables.
  • Annoncer fonctionner à 100 % sur des energies renouvelables d’ici à 2020, est-ce suffisant ?

Heureusement, les Gafa n’ont pas attendu les dernières mises en garde du Giec pour se mettre au vert. Alors que les experts climat de l’ONU en ont remis une couche ce lundi dans un rapport de 400 pages sur l’urgence de l'action pour lutter contre le réchauffement climatique, les géants de la tech ont déjà pris le virage écologique depuis plusieurs années. Dans le trio de tête, on compte Google, Apple et Facebook - Amazon est un peu à la traîne.

Facebook a profité de l’ouverture de son nouveau data-center à Clonee, près de Dublin, en septembre dernier, pour reconfirmer ses ambitions pour 2020 : le réseau social de Mark Zuckerberg sera alimenté à 100 % par des énergies vertes (il était même en avance sur ses objectifs de 50 % en 2018). Même ambiance chez Google. La filiale d’Alphabet, qui fait figure de bon élève, annonce avoir déjà atteint l’objectif de 100 % d’énergies renouvelables dans son rapport sur l’environnement 2018. De son côté, Apple n’a rien à envier aux deux autres, la marque à la pomme croquée accumule les A à l’examen  Clicking Clean de Green Peace 2017. Alors que, selon le rapport du Giec, nous n’avons plus qu’une occasion « pour éviter des dommages impensables au système climatique », les Gafa en font-ils assez ?

Les énergies vertes, c’est bien, mais ça ne fait pas tout

Rappelons que les ordinateurs, les data-centers, les réseaux engloutissent près de 10 % de la consommation mondiale d’électricité. Pour donner une idée : le simple envoi d’un mail d’1 mégaoctet (1 Mo) équivaut à l’utilisation d’une ampoule de 60 watts pendant 25 minutes, rappelait un article du CNRS au mois de mai. Bref, immatériel ne veut pas dire propre, loin s’en faut, et la consommation d’énergie liée aux centres de données ne va faire qu’augmenter.

Miser sur les énergies renouvelables est, évidemment, un premier pas, mais cela pose d’autres problèmes. Pour les pays fournisseurs, d’abord. Selon un article de The Independant, d’ici dix ans, les centres de données consommeront jusqu’à 20 % de toute l’électricité produite en Irlande. Ils pourraient représenter 75 % de la nouvelle demande d’ici 2030, ce qui constitue un nouveau défi gigantesque pour le pays s’il veut atteindre ses objectifs en matière de changement climatique. Sans mentionner que les énergies renouvelables « ne couvrent pas 100 % de ce que les data-centers consomment, explique Paul Benoît, fondateur de Qarnot Computing qui utilise la chaleur produite par des ordinateurs et des serveurs pour chauffer gratuitement des logements. Si vous prenez du solaire ou de l’éolien, vous ne pouvez pas vous en servir en permanence. Quand il y a du vent, ça marche, mais quand il n’y en pas, vous êtes obligé d’être en capacité de tirer sur une centrale à charbon », observe cet ingénieur polytechnicien. Car les data-centers doivent fonctionner en permanence.

La consommation énergétique du numérique augmente de 8,5 % par an

« Ces entreprises du numérique ont tendance à croire qu’elles évoluent dans un monde d’énergies renouvelables infinies, elles se disent : ce n’est pas grave si la demande d’électricité augmente fortement, l’énergie renouvelable est quasiment infinie, observe de son côté Mathieu Saujot, coordinateur de l’initiative Numérique et Ecologie à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). Or ce n’est pas le cas, on ne peut pas mettre des panneaux solaires ou des éoliennes partout pour répondre à une demande croissante d’électricité. » Selon l’ingénieur de l’Iddri qui a participé à la rédaction du livre blanc Numérique et environnement, « il faudrait que ces grands acteurs du numérique donnent aussi des objectifs sur la demande ».

Selon une étude de The Shift project, « la consommation énergétique du numérique augmente de 8,5 % par an et sa part dans la consommation mondiale d’électricité (elle-même en croissance de 2 % par an) pourrait atteindre 20 % (scénario modéré) ou 50 % (scénario pessimiste) en 2030 ». « On peut faire des gains d’efficacité dans les data-centers, mais si la consommation augmente de 10 %, ça ne suffit pas », reprend Mathieu Saujot, qui note également que l’une des grandes parts de l’empreinte énergétique du numérique provient de la production du matériel. La fabrication d’un smartphone (de l’extraction des minerais à l’assemblage final) est responsable d’environ trois quarts de son impact sur l’environnement, qui sont en grande partie imputables à l’écran et aux composants électroniques complexes (microprocesseurs, etc.), selon l’Ademe.

Faire pareil avec moins d’énergie ?

« Se pose alors la question de la responsabilité. Ces grands acteurs du numérique sont-ils dans une logique d’obsolescence qui va nous forcer à renouveler de plus en plus rapidement nos matériels numériques ?, reprend Mathieu Saujot. En France, Apple a fait l’objet d’une enquête préliminaire pour « tromperie » et « obsolescence programmée ». Le groupe avait reconnu en décembre dernier brider intentionnellement les performances de certains iPhone, pour, affirmait-il, éviter qu’ils ne s’éteignent de façon intempestive. « Est-on, au contraire, dans une logique de réparation du matériel ? », s’interroge encore Mathieu Saujot avant de se pencher sur le cas de Netflix. « Un système où on peut tous avoir accès à tous les films en permanence est-il une bonne architecture ? » Selon lui, il faudrait chercher du côté de la sobriété et de la frugalité des outils technologiques.

Quels leviers restent-ils ? « Imposer aux gens d’envoyer moins de mails, ça ne marchera jamais, analyse Paul Benoît fondateur de Qarnot Computing. En revanche, il y a probablement des moyens de faire les mêmes choses avec moins d’énergie, mais pour cela il faut de la transparence et un peu plus de volonté des Gafa et des institutions internationales. » De plus en plus de gens sont équipés en smartphones, on poste de plus en plus de photos et de vidéos dont la qualité ne fait que progresser. « Faut-il aller toujours vers plus de définition, vers plus de puissance ? », se demande encore Mathieu Saujot. Parmi les solutions évoquées, les auteurs du livre blanc Numérique et environnement ont préconisé d’allonger à cinq ans la durée de garantie des équipements numériques et de généraliser un affichage durabilité (quelle est l’empreinte environnementale, quel est le niveau de réparabilité ou la disponibilité de pièces détachés…).

Il reste clairement du pain sur la planche et les Gafa ont tout intérêt à faire ces efforts pour ne pas être pris en défaut. Si tous les problèmes ne sont pas résolus, avec de telles annonces, les Gafa ont au moins le mérite d’ouvrir le débat. Il va peut-être falloir passer la seconde dans pas très longtemps.