« Koh-Lanta » : Pourquoi cette saison suscite-t-elle autant de haine en ligne ?

HARCELEMENT Plusieurs candidats de « Koh-Lanta : L’île des héros » ont reçu des menaces de mort sur les réseaux sociaux. Mais pourquoi cette saison attise-t-elle autant les flammes en ligne ?

Clément Rodriguez

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Les aventuriers de « Koh-Lanta » sont la cible de menaces de mort cette année
Les aventuriers de « Koh-Lanta » sont la cible de menaces de mort cette année — © Philippe LEROUX/ALP/TF1
  • Depuis la diffusion du dernier épisode de Koh-Lanta, plusieurs candidats ont reçu des menaces de mort.
  • La société de production de l’émission a décidé de porter plainte aux côtés de ces aventuriers qui font face à des torrents de haine.
  • Les effets du confinement pourraient expliquer cette manifestation de violence.

« Éducation de merde ! Aucun honneur ! Aucune dignité ! » Si vous êtes fan de Koh-Lanta, ces mots résonnent en vous comme aucun autre. Ce sont ceux de Moundir, candidat du programme en 2009, après son élimination. Ce sont aussi ceux que ressentent les candidats de cette saison face à la vague d’insultes à laquelle ils sont confrontés. Régis, Inès, Alexandra sont depuis plusieurs semaines la cible de messages de haine sur les réseaux sociaux, tout ça à cause de leur façon de jouer dans « L’île des héros ». Face à cette situation, ALP, la société de production de l’émission, a décidé de saisir le Procureur de la République de Paris. « ALP va déposer plainte aux côtés des aventuriers afin de sensibiliser le procureur de la République et accélérer la procédure judiciaire afin que tout cela cesse immédiatement et ait des conséquences pour leurs auteurs », indique-t-elle à 20 Minutes.

Ce qui a vraiment mis le feu aux poudres, c’est l’élimination de Sam, aventurier adoré d’une majorité de téléspectateurs à en croire les réactions postées sur Twitter après son départ. Pour circonscrire le feu, la société de production a même demandé à Denis Brogniart, puis au jeune homme, d’appeler les internautes au calme. « La justice, c’est d’accepter la décision de mes camarades d’aventure tout comme je l’ai fait. […] Laissez-les vivre leur aventure en toute tranquillité. Portez-vous bien et restez sages », implore le jeune ébéniste.

« Des menaces de mort, de viol, d’égorgement des enfants… »

Ce n’est pas la première fois que des candidats font figure de boucs émissaires sur les réseaux sociaux. Clémentine, aventurière emblématique de deux éditions du jeu en 2017 et 2018, avait été la cible de cyberharcèlement et victime de lynchage lors de ses deux participations. Mais cette année, « cette dérive a atteint un paroxysme », assure la production. Régis, l’un des candidats qui reçoit le plus de menaces, confie à 20 Minutes que « là où on passe un cap, ce sont dans les menaces de mort, de viol, d’égorgement des enfants, et dans les dégâts collatéraux que ça cause à ma famille. »

Le papa de quatre enfants alarme sur l’ampleur des événements qui dépassent le cadre strictement ad personam. « Ma femme ne dort plus depuis trois jours. Elle a reçu des commentaires sur son compte Facebook où il y a des photos avec moi, et elle se fait insulter en partie là-dessus. Les gens ont la démarche de voir qui je suis mais aussi avec qui j’interagis. » Au soir de l’élimination de Sam, le candidat reçoit plus de 500 commentaires en moins de dix minutes sous l’une de ses publications Instagram. Impossible alors pour lui de contrôler quoi que ce soit. En concertation avec les autres aventuriers, il décide de porter plainte.

Si cette saison fait office d’exception par sa violence, c’est notamment à cause de la croissance de ces « réseaux pas très sociaux et colériques et à ces temps d’immédiateté nerveuse », comme les a nommés le Premier ministre Edouard Philippe dans son discours de déconfinement. Des outils numériques qui n’existaient pas à l’époque de la première aventure de Moundir, qui a participé trois fois à l’émission et qui a vu « une montée en puissance des insultes » au fil des années. Selon lui, « Koh-Lanta est l’émission de la France plurielle. Les gens s’approprient certains personnages de l’aventure et pensent qu’ils leur appartiennent. » Le genre de la téléréalité pousse le vice en exacerbant le processus d’identification. « Vous vivez, vous dormez, vous mangez… Koh-Lanta reflète ce qu’il se passe dans la vie de tous les jours. Il y a des forts, des faibles, etc. Ça représente la France », analyse Moundir.

Plus de téléspectateurs, donc plus de trolls ?

Les stratégies dans Koh-Lanta sont aussi vieilles que l’émission, puisqu’elles ont toujours fait partie intégrante du jeu d’aventure. Mais des menaces de mort envoyées aux candidats, c’est inédit. Le contexte social du moment pourrait-il expliquer la montée de la haine cette année ? Mathématiquement parlant, les audiences de « L’île des héros » sont nettement supérieures à celles de l’an dernier. Alors que « La Guerre des Chefs » a conquis 4,3 millions de téléspectateurs en moyenne en 2019, ce sont environ 6,5 millions de personnes qui se branchent devant TF1 les vendredis soir depuis la proclamation du confinement, soit plus de deux millions de potentiels trolls supplémentaires.

« Si on gagne des téléspectateurs via l’ordinateur, ces publics peuvent être renvoyés à eux-mêmes dans leur isolement et leur solitude, explique Laurence Allard, sociologue des usages numériques. Lorsqu’on regarde l’émission en live-tweet, les types de commentaires vont influencer la façon d’interpréter ce que vous voyez. » En clair, « on regarde la télé comme on interagit sur Internet. »

De son côté, la société de production explique en partie ce déferlement de haine par « le résultat inexcusable d’une catharsis liée au confinement long. » Laurence Allard suggère que certains téléspectateurs peuvent comparer leur expérience du confinement à celle de Koh-Lanta. « D’une certaine façon, c’est une émission emblématique de la situation, constate-t-elle. Il faut survivre dans un espace clos, isolé, en débrouille sanitaire. Dans les deux cas, on expérimente non plus la vie mais la survie. » Voilà qui pourrait expliquer en partie pourquoi les candidats de l’émission font l’objet de telles menaces, sans jamais l’excuser.