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INTERVIEW« “L’Arabe dans le poste” est une psychanalyse des Maghrébins de France »

« “L’Arabe dans le poste” est quasiment une psychanalyse des Maghrébins de France », estime Azzeddine Ahmed-Chaouch

INTERVIEWLe journaliste, qui a signé, avec Youcef Khmane, un documentaire sur la représentation et la perception des personnes d’origine maghrébine en France depuis 1945 diffusé ce mardi soir sur TMC a répondu à nos questions
BANGUMI
BANGUMI - BANGUMI / BANGUMI
Fabien Randanne

Propos recueillis par Fabien Randanne

L'essentiel

  • Le documentaire L’Arabe dans le poste est diffusé ce mardi 14 novembre, à 21h25, sur TMC.
  • « C’est une histoire française », explique à 20 Minutes Azzeddine Ahmed-Chaouch, qui a cosigné le docu avec Youcef Khmane. Il s’agit de donner à voir « une partie du récit national qui, pour une fois, est raconté par les concernés, les personnes maghrébines, de première, deuxième ou troisième génération. »
  • « Mon histoire personnelle, le fait que je suis concerné par le sujet, me permet d’aller plus loin dans le questionnement. Le sujet du cheveu, par exemple, est lié à des choses que j’ai vécues et que je peux me permettre de soumettre à mes interviewés. Cela montre au public une réalité qu’il ne connaît pas », souligne le journaliste.

«Pour la première fois, des Maghrébins vont s’exprimer pendant quatre-vingt-dix minutes, et ce n’est pas du foot », plaisante Azzeddine Ahmed-Chaouch. Le journaliste, bien connu des fidèles de « Quotidien », présente ainsi, à 20 Minutes, L’Arabe dans le poste, le documentaire qu’il a conçu avec Youcef Khmane diffusé ce mardi dès 21h25 sur TMC.

« C’est une histoire française », reprend-il plus sérieusement. Il s’agit de donner à voir « une partie du récit national qui, pour une fois, est raconté par les concernés, les personnes maghrébines, de première, deuxième ou troisième génération. » Avec des images d’archives et des témoignages de personnalités (le journaliste Rachid Arhab, les comédiens Younès Boucif, Ramzy et Melha Bedia, la politique Rachida Dati, le réalisateur Mehdi Charef, l’historienne Naïma Yahi…) il retrace des décennies de représentations télévisuelles mais aussi l’évolution des mentalités et les formes que peut revêtir la stigmatisation, en France, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une partie de l’histoire qui résonne intimement avec le vécu d’Azzeddine Ahmed-Chaouch. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur ce documentaire ?

Cela vient d’une longue réflexion découlant de ma trajectoire personnelle. Depuis que j’ai commencé à faire un peu d’antenne avec « Quotidien », j’ai remarqué que beaucoup de personnes d’origine maghrébine mettent en moi un peu d’espoir ou me considèrent comme un porte-parole. Cela a nourri encore davantage mon sentiment qu’il y a un problème de représentation, de visibilité, dans les médias. Depuis deux ans, je réfléchis à ce sujet. J’ai proposé ce documentaire à Bangumi l’année dernière et on m’a dit go.

Ce documentaire relève d’une forme de journalisme peu pratiquée en France, le journalisme dit « situé », c’est-à-dire que le journaliste est, d’une certaine manière, impliqué personnellement, dans le sujet traité. Cela a été une évidence ?

Assez vite, on s’est dit qu’il aurait été étrange d’aller interroger des gens sans m’interroger moi-même. Il y avait une idée d’exploration à la première. Je suis le déclencheur du sujet et je souhaitais mener une réflexion par rapport à mon histoire à moi. On a poussé l’exercice le plus loin possible, jusqu’à interviewer ma mère.

Et cela fait quoi ?

C’est troublant au départ. Je ne lui ai pas donné les questions à l’avance. Elle savait que je faisais un documentaire sur l’image des Maghrébins de France, sur la place dans la société, la visibilité… J’étais détendu mais, pour elle, ce n’était pas évident, elle avait la pression. Ce film, c’est quasiment une psychanalyse des Maghrébins de France. Il y a une constante dans les familles maghrébines : on aime rigoler mais on parle très peu de soi, il y a un tabou sur ce qu’on pense, on va très peu voir les psys… Là, l’idée était de passer un peu tous à table. Parler de l’enfance, du rapport aux parents, des obstacles traversés. C’était nouveau pour certains des intervenants.

Que diriez-vous aux personnes qui estiment que ce sujet aurait dû être traité par quelqu’un de non concerné ?

Je dirais qu’il faut dans ce cas se poser la question sur tous les autres sujets. Parce que je suis d’origine maghrébine, je ne pourrais pas être objectif ni poser les bonnes questions ? C’est un argument insultant. Au contraire cela me permet de poser des questions plus directes, sans qu’on puisse me reprocher une certaine forme de racisme. Quand je demande au Comte de Bouderbala si on peut rire de tout au sujet des Arabes, je pense que personne d’autre ne peut lui poser la question, parce que ce serait peut-être mal vu. Quand je fais un trait d’humour sur le sujet, c’est de l’autodérision. Je suis un vrai journaliste, donc je fais un travail journalistique. Mon histoire personnelle, le fait que je suis concerné par le sujet, me permet d’aller plus loin dans le questionnement. Le sujet du cheveu, par exemple, est lié à des choses que j’ai vécues et que je peux me permettre de soumettre à mes interviewés. Cela montre au public une réalité qu’il ne connaît pas.

Avez-vous découvert quelque chose qui vous a surpris en vous replongeant dans toutes ces archives télévisuelles ?

Je ne connaissais pas Rachid qui chantait Le p’tit beur'. Il faisait tous les plateaux télés et sa chanson est hallucinante [« J’suis un p’tit beur mais sois tranquille, j’viendrais pas voler ton argent »]. Il pense dénoncer les préjugés mais, sans s’en rendre compte, le pauvre, il les accentue ou les remet sur le devant de la scène. Cela raconte une époque, celle de La Zoubida, de Pierre Péchin qui fait le sketch « La cigale et la fourmi » avec un fort accent. Attention, comme le souligne l’historienne Naïma Yahi, il serait anachronique de dire que ces personnes ont des comptes à rendre. La Zoubida, par exemple, je la chantais dans la cour de l’école alors que les paroles peuvent être associées à de la stigmatisation. Mais ces archives permettent de comprendre la période qu’on a vécue.

Rachid Ahrab intervient dans le documentaire. Il a été le premier journaliste d’origine maghrébine en charge de la présentation d’un journal télévisé en France. Est-il une figure importante dans votre vocation de journaliste ?

Mon père regardait tous les journaux télévisés, le 19/20, le 20 heures puis le Soir 3. Il achetait le journal le matin, écoutait la radio. J’étais abreuvé d’info et j’adorais l’actu. Mais mon père me disait que je ne pourrais pas faire journaliste car il n’y avait pas de place, que je n’avais pas de piston. En 1998, j’avais 16 ans, la France venait de gagner la Coupe du monde et j’ai vu Rachid Ahrab arriver à l’antenne. Ça m’a décomplexé, je me suis dit que c’était possible. Il a créé une vocation chez moi, il m’a permis d’y croire. Une prof de maths au lycée m’assurait que je ne deviendrai jamais journaliste. Dans le doc, je raconte poliment qu’elle m’avait expliqué que je n’avais pas les codes mais, en réalité, ses propos étaient davantage racistes et directs que ça.

Avez-vous l’impression d’être un modèle pour les jeunes d’origine maghrébine ambitionnant de devenir journalistes ?

Aujourd’hui, il y a des journalistes d’origine maghrébine à la télé mais ils restent une exception, il n’y en a pas beaucoup. Quand je suis dans la rue, je ne suis pas le plus connu, mais les personnes d’origine algérienne, tunisienne ou marocaine, savent ce que j’ai fait. Il y a une espèce de sentiment de fierté parce qu’on n’est pas beaucoup aujourd’hui sur les plateaux. On est content quand on inspire quelqu’un, qu’un gamin se dit que c’est possible. Mais je ne veux être le porte-parole de personne.

Quel a été votre parcours pour entrer dans la profession ?

Il a été très classique. J’ai suivi ce qui était écrit dans les fascicules des salons destinés aux étudiants : trois années de fac plus une école de journalisme. J’ai donc fait deux ans de droit, une année de sciences politiques et l’école de Marseille. Après, j’ai fait mes stages, j’ai eu mon premier CDI au Parisien, puis j’ai rejoint successivement M6, Bangumi et « Quotidien ».

Le journaliste Azzeddine Ahmed-Chaouch, en 2019.
Le journaliste Azzeddine Ahmed-Chaouch, en 2019. - Anthony Ghnassia/TMC

Avez-vous rencontré des obstacles dans le métier, en raison de vos origines ?

Cela m’est arrivé une seule fois, dans une grande rédaction, avec un rédacteur en chef, qui tous les jours me faisait ressentir… (la phrase reste en suspens) Alors que ce n’était mon délire d’arriver chaque matin avec une bouteille d’huile d’olive à la main (rires). C’était une période difficile, je ne m’étais pas préparé à ça. Comme la direction de la rédaction n’arrivait pas à me protéger, j’ai décidé de partir. C’est aussi là que j’ai commencé à me dire qu’un jour, j’écrirais ou ferais quelque chose. Cela a été structurant, déclencheur. Je n’avais pas fait cette carrière, ces cinq années d’études supérieures, mes parents ne m’avaient pas inculqué les valeurs républicaines pour que je laisse un individu me gâcher la vie.

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