« Drag Race France » : « Si j’ai un plan de carrière dans ma vie, c’est Valérie Lemercier. C’est assez ambitieux ! », confie Paloma, gagnante de la première édition

INTERVIEW Au terme de huit épisodes épatants, Nicky Doll a couronné la toute première gagnante de Drag Race France. Elle a répondu à nos questions

Xavier Héraud
Paloma, gagnante de la saison de Drag Race France
Paloma, gagnante de la saison de Drag Race France — Nathalie Guyon/FTV

Nicky Doll a couronné hier soir la première reine de Drag Race France. A l’issue des sept premiers épisodes, trois candidates restaient en lice : Paloma, La Grande Dame et Soa de Muse. Trois drag-queens très différentes, avec des parcours différents dans la compétition, mais qui semblaient toutes aussi légitimes les unes que les autres à gagner le titre.

Après une performance sur Catwalk de RuPaul, puis un runway où chacun a présenté sa meilleure tenue, et enfin un lipsync sur Mourir sur scène de Dalida, Nicky Doll a annoncé son choix.

Et c’est Paloma qui l’emporte ! De son vrai nom Hugo Bardin, Paloma est originaire de Clermont Ferrand mais vit à Paris depuis 2009.

La drag-queen aura brillé pendant toute la compétition, avec un humour constant, des références culturelles toujours pertinentes et des tenues plus excellentes les unes que les autres. On retient notamment sa géniale imitation de Fanny Ardant dans le Snatch Game, ses tenues pour la Nuit des 1000 Mylène et bien sûr son lipsync face à Elips sur Libertine.

Dans l’épisode final vous parlez de ce qui ressemble fort à un syndrome de l’imposteur. Maintenant que vous avez gagné Drag Race, votre syndrome va-t-il mieux ?

Ça aide pas mal ! (Rires) J’avoue que je me sens un peu plus légitime.

Quand vous regardiez Drag Race avec votre amie pendant le confinement [ce qu’elle a évoqué dans l’épisode 7] vous vous imaginiez remporter la compétition ?

Je suis un grand grand fan de Drag Race. Je regarde l’émission depuis le début. Je la regardais sur des plateformes illégales quand ce n’était pas sur Netflix. J’ai toujours rêvé de le faire. J’ai eu peur de le faire, quand on nous a annoncé que ça arrivait en France. Je me suis posé des questions, je me suis demandé si c’était compatible avec mes projets de carrière en tant que réalisateur ou comédien. Quand j’ai compris que ce n’était pas du tout un problème. Je me suis inscrit et je ne pensais pas être pris. Et quand j’ai été pris, je pensais partir au premier épisode. Eh oui, c’est tout le temps comme ça ! Après, je savais que j’avais ce qu’il faut pour gagner. Mais il y avait de la concurrence en face ! Le niveau était très haut.

Quand avez-vous commencé le drag ? Vous disiez hier sur scène que vous auriez aimé commencer plus tôt…

En fait, j’ai commencé très très jeune, vers 17 ans, à faire du drag au théâtre. Et puis après les directeurs de castings, les profs, les gens du métier m’ont dit : « Arrête avec ça parce que sinon tu ne vas pas travailler. Virilise-toi. » J’ai essayé et ça n’a pas marché. Et surtout j’ai été très malheureux parce que ce n’était pas moi. C’était ma particularité d’être flamboyant, d’être féminin, d’être queer. J’ai essayé pendant longtemps d’être un garçon passe-partout. Et après, j’ai pris du temps à me rééduquer, à être queer. Et le drag est revenu assez tard. Mais mieux vaut tard que jamais, la preuve !

Au Café Beaubourg hier soir pour la viewing party de l’épisode final, c’était ambiance coupe du monde. Ça vous surprend cet engouement ?

Ça ne me surprend pas, ça me fait plaisir ! J’ai toujours su que l’émission avait un potentiel pour plaire à un public varié, pas seulement à notre communauté. J’espérais que la France soit prête et la France l’est visiblement. Ce qui fait plaisir c’est que nos problématiques, qui jusqu’ici étaient invisibles, tout d’un coup ne le sont plus. Parce que la France s’est branchée sur l’émission et nous a écoutées toutes les semaines raconter nos vies, nos histoires et j’ai l’impression que c’est un pas énorme pour toute la communauté queer qui jusqu’à présent était marginalisée de manière injuste.

En tant que gagnante, vous porterez un message ?

Evidemment que la couronne fait plaisir à mon petit ego. Mais ce que ça représente est tellement plus important que moi. La lumière n’est pas juste sur moi elle sur toute une communauté, sur une partie de la population qui avait besoin d’être représentée et qui ne l’était pas jusque-là. C’est historique qu’il y a sur le service public une émission faite par des queers pour des queers, qui soit bien faite et qui soit populaire. Aujourd’hui, j’ai ce devoir, ce pouvoir, c’est d’être je l’espère le porte-parole de toute une nouvelle génération qui a besoin de représentation et d’un modèle. Je ne sais pas si je suis un modèle mais en tout cas j’ai un micro et maintenant un auditoire pour représenter toutes ces personnes qui comptent sur moi.

Vous disiez que vous regardez le Drag Race américain. Vous avez des drag-queens modèles parmi les Américaines ?

A peu près toutes les gagnantes. Je me suis à peu près toujours identifiée aux gagnantes, donc ça me va ! Je dirais Sasha Velour et Jinkx Monsoon. Je me suis identifiée à elles parce que personne ne les attendait et qu’elles avaient quelque chose qui n’était pas à la mode, pas branché. Elles n’ont jamais essayé de l’être et c’est ça qui fait qu’elles l’ont été. Sinon, j’aime beaucoup Katya et Detox.

Lorsqu’un Drag Race France a été annoncé, beaucoup ont craint que la version française ne soit pas à la hauteur. Maintenant qu’elle a été diffusée entièrement vous portez quel regard sur cette première saison ?

Les gens ont toujours peur de la nouveauté. Ceux qui étaient inquiets sont ceux qui connaissent déjà l’émission et craignaient qu’on ne puisse pas réinventer le modèle américain. Mais justement l’une des forces de l’émission c’est qu’on n’a pas essayé de copier l’américain, on a créé un nouveau langage, on a infusé de la culture française et en même temps on l’a ouverte à des cultures variées. Il y a eu de l’inclusivité. On a eu des queens issues de l’immigration, des queens de pleins d’univers, une femme trans, une personne non-binaire. A nous dix on représente beaucoup de couleurs du drapeau inclusif. Pour moi, ce qui est le plus important, c’est qu’on a eu une saison bienveillante. On n’est pas tombées dans une téléréalité où on se jette des verres d’eau à la gueule. On a été bienveillantes et on a créé une sonorité. Ça aurait été dommage pour une première saison en France d’avoir de l’agressivité ou de la médisance entre nous. Parce qu’on n’a pas besoin de cette publicité-là.

Lors du premier épisode vous avez présenté un sketch hilarant, où vous incarnez Lola Shiva, animatrice d’un séminaire de ressourcement. Existe-t-il en version longue ?

Oui ! Je l’ai fait sur scène il n’y a pas plus tard que deux jours, la veille de la finale. Lola Shiva c’est un personnage que je joue depuis longtemps, que j’avais créé pour une chaîne YouTube où je faisais de la cuisine en drag et qui s’appelait Gourmandes. Je compte emmener toute ma galerie de personnages à la rentrée avec moi un peu partout.

Cela reflète-t-il votre travail sur scène ? Vous êtes plutôt stand up ? Performance ?

Je ne fais pas de stand up, parce que le stand up, c’est parler en son nom. C’est très anglo-saxon comme forme de seul en scène. Moi c’est comme Valérie Lemercier, je joue des personnages. Je dis toujours que je suis un comédien qui fait du drag. Le drag est le petit véhicule qui me permet de faire plein de choses sur scène. Et sur scène je joue plein de personnages différents, des femmes différentes, je m’amuse avec des clichés, avec des personnages qui m’ont inspiré quand j’étais jeune. Mais je ne fais pas que ça, je fais du lipsync… et plein de choses.

Valérie Lemercier, ça aurait fait un excellent personnage de Snatch Game.

C’est mon idole absolue. Si j’ai un plan de carrière dans ma vie, c’est Valérie Lemercier. C’est assez ambitieux !

Puisqu’on parle du Snatch Game, vous semblez être l’exemple de quelqu’un qui a préparé et qui a réussi sa performance. C’est quoi la clé pour réussir un Snatch Game ?

C’est de le préparer, mais pas trop. Il faut préparer. La moindre des choses quand tu arrives au Snatch Game, c’est d’avoir étudié ton personnage. C’est ce que Kam Hugh avait fait avec Mireille Mathieu, elle avait 50 pages d’infos sur elle. Pour moi, le respect du public c’est d’avoir travaillé. Au-delà de ça, le Snatch Game c’est un défi d’improvisation. Il faut être capable de se détacher de ses notes et de se laisser porter par le truc. C’est une question, une réponse. C’est très difficile.

Quels autres moments vous retenez ?

Le top 3, c’était très émouvant, parce qu’on a créé un lien indestructible toutes les trois. N’importe laquelle des trois aurait pu gagner et ça aurait été une joie immense pour les deux autres. C’est rare qu’il y ait un top 3 aussi fort. Et mon moment d’ego, celui dont je me souviendrai toute ma vie, c’était mon lipsync sur Libertine. Je m’étais dit que j’allais faire le grand chelem et ne jamais lipsyncer. Mais si j’avais vu une autre à ma place, j’aurais été un peu déçue. J’étais contente de lipsyncer, ça m’a fait du bien, ça m’a rappelé que le drag avant tout c’est du lipsync. C’est pour ça qu’on est payées en général. Et si je fais du drag aujourd’hui c’est en grande partie grâce à Mylène Farmer. Donc c’était un moment un peu magique pour moi.

Vous avez eu des échos de votre runway Mylène Farmer et de votre lipsync par la communauté des fans ?

Oui, j’ai eu leur soutien. En général, parmi les fans de Mylène, on n’aime pas trop les sosies, on aime bien l’originale. Je me demandais s’ils allaient aimer mon interprétation. La Mylène que j’ai faite moi elle était très intime et c’est une époque de sa carrière qui parle beaucoup aux fans et j’ai eu vraiment leur validation. C’est ma récompense.

On imagine que Mylène Farmer ne vous a pas contactée, ou pas encore…

Je n’ai pas besoin qu’elle le fasse. Si elle le fait je serai ravie. Je pense qu’il ne faut pas forcément rencontrer ses idoles.

Lolita Banana dit ne pas avoir compris pourquoi vous n’avez pas répondu son nom lorsque Nicky Doll vous a demandé qui devait partir, lors de l’épisode 6. Alors, pourquoi ?

J’ai deux réponses. La première que nous n’avions pas vu les pubs de parfum. Le montage n’avait pas été fait. C’était très difficile de se baser sur le challenge en lui-même. Je pense que si j’avais vu les pubs de parfum j’aurais dit Bertha, parce que Lolita s’est bien débrouillée pendant le challenge. Ma deuxième réponse, c’est que je ne me suis pas basée sur ça, je me suis basée sur le lien qu’on avait créé entre nous. Et on a créé un lien très fort avec Bertha. Lolita est comme moi, une grande fan de Drag Race. Elle était très concentrée sur la compétition, sur son objectif, ce qui est normal. Avant ce moment-là, on n’avait pas eu forcément l’occasion de créer un lien avec elle, elle ne s’était pas ouverte à nous, elle était dans son coin, volontairement. C’est ce qui a joué contre elle à ce moment-là. On a créé ce lien avec elle par la suite. La raison pour laquelle on a cité Lolita, ce n’est pas parce qu’on n’aime pas Lolita. C’est parce qu’il fallait y répondre et on devait forcément donner un nom. Cette question est cruelle. J’ai répondu ce qui me semblait le plus juste à ce moment-là. Et c’était horrible.

Lors de l’épisode finale, la Grande Dame a dit qu’elle s’était découverte elle-même pendant l’émission. Cela a-t-il été le cas pour vous aussi ?

Oui. On a toutes découvert des choses sur nous. Déjà notre résistance, notre capacité à faire des choses en un temps record en se challengeant au quotidien. On a appris à se dépasser. A un moment, on sort de soi pendant l’émission, on arrête de se poser des questions. De mon côté, je pensais que je n’allais pas me sentir intégrée au groupe. J’ai toujours eu un peu un sentiment d’illégitimité dans un groupe et je me suis senti aimée et acceptée tout de suite par ce groupe-là. La plus belle chose qui se soit passée pour moi c’est d’avoir créé ça avec les 9 autres, 10 avec Nicky.

Vous êtes réalisateur et drag-queen. Maintenant que vous avez acquis une certaine notoriété en tant que drag-queen, le drag va-t-il prendre le pas sur le reste ?

Moi je n’ai jamais fait une seule chose dans ma vie. En dix ans, j’ai fait de la mise en scène, j’ai joué, j’ai réalisé des films, j’ai écrit des films, j’ai fait des perruques pour le cinéma, des tenues pour le théâtre. Je me connais, je sais très bien que je vais vouloir tout allier. C’est pour ça que je tiens à ce qu’on parle de Paloma mais qu’on n’oublie pas Hugo. Paloma c’est la création, Hugo c’est le créateur. Hugo a beaucoup de créations en tête. Avec Paloma, sans Paloma. J’ai bien l’intention de faire du bruit et du bazar !

Où pourra-t-on vous voir prochainement ?

A partir de la rentrée de septembre, je serai avec tous mes sœurs sur la tournée de Drag Race France Live. Parallèlement à ça, je reprends l’animation de la soirée Les follivores, tous les mois, une énorme soirée de musique, où on accueille des artistes des années 90 et 2000. Et je vais avoir une soirée avec Kam Hugh qu’on va animer régulièrement, une soirée blind test. Je pense qu’on va beaucoup me voir ! Et je lance un appel, j’aimerais bien une chronique à la télé, donc appelez-moi !