Présidentielle 2022 : « Le caractère exceptionnel du débat d'entre-deux-tours s’est un peu estompé », estime l'historien Jean Garrigues

INTERVIEW Le débat d'entre-deux-tours entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron revêt un côté « jeux du cirque » attendu par le public selon l'historien Jean Garrigues

Propos recueillis par Clément Rodriguez
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Marine Le Pen et Emmanuel Macron au « 20 Heures » de TF1 en avril 2022
Marine Le Pen et Emmanuel Macron au « 20 Heures » de TF1 en avril 2022 — CHRISTOPHE CHEVALIN/TF1
  • Ce mercredi 20 avril se tient le débat de l'entre-deux-tours opposant Marine Le Pen à Emmanuel Macron.
  • Ce rendez-vous, inauguré par Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand en 1974, n'a pas beaucoup évolué dans sa forme.
  • Dans le fond, « il y a toujours cette dimension agonistique qui attire les téléspectateurs », indique l'historien Jean Garrigues, interrogé par 20 Minutes.

Ce mercredi soir, sept chaînes de télévision vont diffuser le duel opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Le débat d’entre-deux-tours, événement de cette fin de campagne présidentielle, n’a pas beaucoup évolué malgré ses cinquante années d’ancienneté mais continue d’attirer quasiment toujours autant de téléspectateurs. « Les Français ont envie de voir la confrontation en elle-même. Le côté spectaculaire de cet affrontement attire », estime Jean Garrigues, historien et auteur de La Tentation du sauveur (éd. Payot).

C’est le huitième débat de ce genre. On a toujours deux candidats, toujours deux journalistes. Ce rendez-vous a-t-il évolué ?

Les règles du jeu sont à peu près les mêmes. Deux journalistes qui arbitrent les deux candidats, des plans strictement contrôlés, des sujets acceptés à l’avance… Tout est réglé de la même manière que lors du premier débat de 1974. Les règles du jeu ont très peu évolué. En revanche, on peut dire que c’est devenu une sorte de rituel quasiment incontournable, sauf en 2002 lorsque Jacques Chirac a estimé qu’on ne pouvait pas discuter avec un candidat d’extrême droite. Mais on a quelque chose d’immuable.

Qu’est-ce que les téléspectateurs attendent du débat ?

L’élection présidentielle est le rendez-vous entre un candidat et un peuple. Plus encore que de comprendre en détail les programmes des candidats, les électeurs veulent sentir la personnalité de ceux qui sollicitent leurs suffrages, la façon dont ils peuvent réagir aux attaques, la manière dont ils assument des qualités qu’on peut attribuer à un président de la République. C’est une façon de mieux comprendre le rapport qu’un candidat peut entretenir avec son peuple. Cela dit, ce qui relevait de l’exceptionnel en 1974 est banalisé. On voit Emmanuel Macron et Marine Le Pen tous les jours à longueur d’antenne sur les chaînes d’information, sur les réseaux sociaux. Ce caractère exceptionnel que revêtait ce duel dans les années 70 s’est un peu estompé. L’effet de nouveauté et d’exceptionnalité s’est beaucoup estompé par rapport à cette époque.

Ces attentes ont-elles changé dans une période où la parole politique est très mise en scène ?

Il y a un côté voyeuriste cultivé par l’évolution des médias. Dans une société où de plus en plus de médias sont focalisés sur le combat et l’affrontement, il est évident que c’est ce qui nourrit de plus en plus la curiosité des téléspectateurs, peut-être plus que les programmes ou les projets des candidats. En 2017, il y avait la découverte des deux candidats qu’on connaissait très peu. La curiosité majeure du duel de ce soir, c’est la manière dont Marine Le Pen va corriger ce qui avait été une sorte de catastrophe industrielle en 2017. C’est un vrai effet de curiosité et ça va sans doute être le fil conducteur. Comment va-t-elle se comporter ? Va-t-elle montrer plus d’expertise et de sang-froid qu’il y a cinq ans ? Et, par ricochet, comment Emmanuel Macron va-t-il s’adapter à une nouvelle Marine Le Pen plus apaisée ? Ne sera-t-il pas déstabilisé par cette adversité plus forte ? C’est ce qui fait le sel de ce nouvel affrontement.

A quel point le débat relève-t-il du spectacle ?

Les Français ont aussi envie de voir la confrontation en elle-même. Le côté spectaculaire de cet affrontement attire. C’est un peu les jeux du cirque. Ce que l’on a retenu des duels télévisés, ce sont des punchlines, des répliques qui n’ont pas fondamentalement fait basculer l’opinion des électeurs mais qui ont marqué les esprits, à commencer par « vous n’avez pas le monopole du cœur », de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand en 1974. Il y a toujours cette dimension agonistique qui attire les téléspectateurs. Ce n’est pas forcément ce qu'il y a de plus élevé dans le débat démocratique qui attire véritablement.

Le débat de ce soir devrait être plus calme que celui de 2017, donc moins propice aux expressions marquantes ?

A priori, oui, les deux candidats sont dans une dynamique d’apaisement. Marine Le Pen veut présenter un autre visage et son comportement doit être en cohérence avec la campagne de rapprochement avec les Français qu’elle a menée. Emmanuel Macron, en tant que président sortant, va se présenter dans une posture de grand sage, nourri par l’expérience du quinquennat. Aucun des deux n’a intérêt, a priori, à bousculer l’autre. Ce qui renforce cette idée, c’est que chacun peut considérer qu’il a déjà gagné : Marine Le Pen se retrouve à nouveau au second tour et a progressé dans les intentions de vote, Emmanuel Macron a surmonté les crises qu’il a affrontées et a fait un meilleur score que pronostiqué au premier tour. Les deux candidats ont des motifs de satisfaction et sont donc plutôt enclins à une forme de statu quo pendant ce duel. Sauf qu’il y a toujours une éventualité qui ne s’est jamais produite. On peut penser que Marine Le Pen aurait intérêt à déstabiliser Emmanuel Macron. Si elle arrivait à le pousser à la faute, peut-être qu’elle pourrait éventuellement renverser l’ordre des choses. Ça paraît un peu compliqué étant donné l’avance d’Emmanuel Macron, ce serait même totalement inédit. Au cas où il connaîtrait le même type d’accident industriel que Marine Le Pen en 2017, cela pourrait changer la donne.

Le débat devrait durer 2h30, avec forcément plus de public au début qu’à la fin. Est-ce important pour les candidats de marquer les esprits d’entrée de jeu ?

S’il s’agit de marquer les esprits, c’est-à-dire de s’adresser à son électorat de manière à le conserver, la première heure est décisive. Mais la fatigue aidant, la faute d’écart peut plutôt se produire sur la fin du débat. Il faut rester d’une vigilance absolue pendant toute la durée parce que le dérapage est possible à tout moment. Et particulièrement, me semble-t-il, à la fin. La petite phrase marquante est une chose plus jouable en début de duel. En revanche, il faut faire très attention. Il me semble qu’en 2017, c’était aussi l’accumulation de fatigue de Marine Le Pen qui l’avait conduite à sa sortie de route donc il faut avoir cette vigilance jusqu’au bout.