« Les émissions de téléréalité sont extrêmement réactionnaires », affirme Valérie Rey-Robert

« 20 MINUTES » AVEC La militante féministe Valérie Rey-Robert, autrice de « Téléréalité : La fabrique du sexisme », évoque pour « 20 Minutes » tous les aspects oppressifs de ce genre télévisuel

Propos recueillis par Fabien Randanne
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Un mariage (forcément hétérosexuel), un enfant, le chemin des candidats de téléréalité (ici Carla Moreau et Kevin Guedj) vers la respectabilité est tout tracé, avance Valérie Rey-Robert dans son livre Téléréalité : La Fabrique du sexisme.
Un mariage (forcément hétérosexuel), un enfant, le chemin des candidats de téléréalité (ici Carla Moreau et Kevin Guedj) vers la respectabilité est tout tracé, avance Valérie Rey-Robert dans son livre Téléréalité : La Fabrique du sexisme. — EMMANUEL BOURNOT
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec »…
  • L’essai de Valérie Rey-Robert, Téléréalité : La fabrique du sexisme, paraît chez Les insolent.e.s le 13 avril 2022.
  • Au fil des pages, l’autrice explique comment des émissions telles que Les Marseillais ou Les Reines du shopping s’appuient sur des mécanismes parfois sexistes, homophobes, racistes et classistes.
Valérie Rey-Robert.
Valérie Rey-Robert. - Yann Levy / Encrage

Des Marseillais à Koh-Lanta, de La Villa des cœurs brisés aux Reines du shopping…, les émissions de téléréalité rythment la fin d’après-midi et les soirées de millions de Françaises et Français. Le genre s’est inscrit durablement dans le paysage audiovisuel, loin des polémiques enflammées et des vents d’indignations provoqués, il y a vingt et un ans, lors du lancement de Loft Story. Ces programmes mériteraient pourtant qu’on les regarde de plus près afin de distinguer les mécaniques oppressives qui y sont à l’œuvre : misogynie, homophobie, racisme et mépris de classe… C’est ce qu’explique la militante féministe Valérie Rey-Robert dans un essai passionnant Téléréalité : la fabrique du sexisme, édité chez Les insolent.e.s. Elle l’assure à 20 Minutes : une autre téléréalité est possible.

Vous dites être une spectatrice assidue d’émissions de téléréalités. Comment définiriez-vous votre rapport à ces programmes ?

Je crois que lorsqu’on regarde les émissions de vie collective [Les Marseillais…], ce n’est jamais pour des raisons très valorisantes. Je ne prétends pas les regarder avec second degré, pour me moquer des candidats. Je n’ai pas de mépris pour eux. On se laisse prendre à ces émissions comme on peut se laisser prendre aux soap operas. On n’est pas dupes que la moitié des choses sont truquées, mais on vit le suspense des histoires d’amours qui se font et se défont, on y prend plaisir. On regarde ça en général d’un œil, en faisant autre chose en même temps, comme un fond sonore derrière soi.

Vous soulignez que la cible principale de la majorité de ces émissions est un public féminin et qu’elles semblent pourtant conçues « pour répondre de façon primaire à un regard masculin et hétérosexuel ». C’est-à-dire ?

Cela se manifeste dans la manière dont les femmes sont vues et filmées, dont elles jouent. Leur habillement est destiné au regard masculin hétérosexuel. Elles portent des mélanges habiles de vêtements courts, troués, percés, décolletés… à toute heure du jour et de la nuit, y compris le matin au petit-déjeuner. Dans ces émissions, les femmes parlent uniquement de garçons – et un petit peu de leur apparence physique. Dans les émissions de coaching, les hommes sont absents mais omniprésents. Tout est fait pour eux. Dans Les Reines du shopping, les thèmes font régulièrement appel au couple hétérosexuel, les femmes sont censées se faire « belles et élégantes » pour un homme. Dans Incroyables transformations, très souvent, il y a un homme, lui-même négligé, qui arrive et dit : « Ma femme se laisse aller. Je n’ai plus envie d’elle… » On comprend que le couple tient tout entier sur les efforts de la femme et que l’homme n’a pas à en faire. Dans les émissions de vie collective, les hommes passent leur temps à tromper leurs copines et celles-ci sont censées attendre patiemment, comme la femme d’Ulysse, qu’ils aient fini leurs incartades pour revenir vers elles et se tenir enfin bien.

Une image extraite des Marseillais au Mexique.
Une image extraite des Marseillais au Mexique. - Nicolas BETS/W9

Vous évoquez la « jurisprudence Nabilla », c’est-à-dire le fait de performer une prétendue bêtise dans l’espoir de s’attirer l’attention du public et des médias. Cette stratégie n’est-elle pas piégeuse ?

La majorité des candidats de téléréalité – je ne porterai pas de jugement sur leur intelligence – sont peu cultivés. Nabilla a dit qu’à l’époque de sa phrase sur le shampooing elle était très peu cultivée, donc elle a été beaucoup conviée dans les médias pour qu’on puisse se moquer d’elle. Elle a rapidement compris qu’elle était invitée pour cela et que cela lui rapportait de l’argent. Elle a fini par en jouer. Suite à ça, beaucoup de candidates se sont dit qu’elles devaient en faire de même. Elles ont conscience que ça fait des séquences dans les émissions, qu’elles vont être davantage filmées. Clamer sa bêtise, c’est aussi un moyen de se sortir de situations difficiles. Récemment, Maeva Ghennam et Sarah Fraisou, deux figures importantes de la téléréalité, ont eu des bad buzz en faisant de la pub d’un produit, l’une pour le rajeunissement du vagin [en réalité, la vulve] et l’autre pour rétrécir le vagin. Face aux réactions négatives, elles ont fait machine arrière en invoquant leur bêtise. Malgré tout, c’est aussi un piège dont on ne se sort pas à terme. Nabilla restera sans doute longtemps la fille aux gros seins et un peu bébête.

Vous écrivez que c’est dans les émissions de coaching que le sexisme est le plus prégnant… La bienveillance de ces émissions n’est donc qu’un mirage ?

Une sociologue anglo-saxonne a utilisé le terme de « post-féminisme » pour expliquer un monde où l’égalité entre hommes et femmes serait acquise et où ce dont auraient besoin les femmes (un meilleur salaire, une meilleure carrière…) dépendrait d’elles-mêmes et d’elles seules. Les émissions de coaching se situent à fond là-dedans : il est dit aux femmes que, si elles acquièrent certaines manières, un certain look, si elles incarnent une bonne féminité blanche et bourgeoise, alors, elles pourront « aller au dîner chez l’ambassadeur » – je caricature à peine car c’est le genre de thème improbable que l’on peut trouver dans Les Reines du shopping. Toutes les émissions de téléréalité sont essentiellement à destination des femmes des milieux populaires. Cristina Cordula [dans Les Reines du shopping] va transmettre généreusement son capital culturel, c’est-à-dire la bonne façon de se comporter. Elle va vérifier que vous êtes capable de l’appliquer et, si vous l’appliquez, alors peut-être que vous aurez la chance de changer de classe sociale. On fait miroiter aux femmes que c’est en étant « chics et élégantes » – deux termes qui reviennent beaucoup dans ces émissions – que l’on s’extrait de sa classe sociale.

Vous avancez que les productions préjugent que les femmes des classes populaires sont plus « authentiques »…

On nous vend l’authenticité des femmes des classes populaires et en même temps les émissions de coachings sont fondées sur l’humiliation et le dénigrement de leurs pratiques. Dans Incroyables transformations, à chaque épisode, quelqu’un explique qu’une proche s’habille mal et va appuyer son propos en montrant un vêtement censé représenter ce « laisser-aller ». Souvent, la Croc est vue comme l’emblème de ce que portent les femmes qui se négligent. Les coachs vont s’en moquer, dénigrer. On demande à ces femmes d’être authentiques tout en leur reprochant cette authenticité. Dans Les Reines du shopping, quand une candidate est grosse, régulièrement, on va l’envoyer dans un magasin où il n’y a pas sa taille. Il y a une triple humiliation : celle de ne pas entrer dans les vêtements, celle de perdre du temps et celle de finir avec un shopping qui la fera perdre parce que les vêtements ne seront pas adaptés à sa taille.

Si l’intitulé du livre se concentre sur le sexisme, vous indiquez au fil des pages que la téléréalité fabrique aussi de l’homophobie et du racisme. Dans quelle mesure ?

Dans ces émissions, on attend des hommes et des femmes qu’ils répondent à des stéréotypes de genres extrêmement précis. Lorsqu’il y a un candidat gay, les productions sont embêtées : « Qu’est-ce qu’on en fait ? » Systématiquement, elles sélectionnent des hommes homosexuels efféminés – ce n’est pas un problème qu’ils soient efféminés, mais il est attendu d’eux qu’ils aillent du côté des femmes car un gay est forcément censé « être » un petit peu femme. C’est une vision de l’homosexualité qui est étriquée, et homophobe tout simplement. Je pense par exemple à Eddy [Les Anges, La Villa des cœurs brisés…] que l’on va voir toujours prendre part aux conversations des filles et pas à celles des garçons. Ce ne serait pas un problème si cela arrivait aussi avec les hommes hétéros, or, ça, c’est inimaginable : on n’attend absolument pas qu’un candidat hétéro préfère discuter avec les filles parce qu’il trouve leurs conversations plus intéressantes. L’homosexualité est encore montrée comme quelque chose de honteux. Récemment, deux candidats très célèbres, Vivian et Illan, se filmaient sur les réseaux sociaux jouant à un jeu consistant à se tenir la main dans la rue. Le premier qui lâchait avait perdu. Ils ne cessaient de répéter « Oh, la honte ! » C’est une manière d’associer à l’homosexualité le fait que deux hommes se tiennent la main et de dire qu’il faut en avoir honte. Les rares fois où il y a des couples de candidats homos dans ces émissions, ils ne sont pas montrés de la même manière que les couples hétéros. Eddy et son compagnon étaient filmés comme des bons camarades, mais on ne les voyait jamais s’embrasser, avoir des gestes de tendresse… Alors que, côté candidats hétéros, on voit très souvent les filles à califourchon sur les garçons ou lovées contre eux. Le seul couple lesbien qu’on a vu ces dernières années, c’était dans une émission de dating. Il y avait la problématique du coming-out, avec la peur du rejet familial. La coach a complètement balayé ça en disant « L’amour est plus fort que tout », comme si la crainte de subir de l’homophobie n’était pas totalement légitime.

Quid des candidates et candidats racisés, c’est-à-dire perçus comme non-blancs ?

Beaucoup de personnes noires qui regardent Les Marseillais disent que l’émission donne l’impression que Marseille est une ville entièrement blanche. Il y a très peu de noirs dans la téléréalité et quasiment pas d’asiatiques. A l’inverse, certaines candidates blanches font ce que j’appelle du arab phishing [sur le modèle du black phishing] : elles prennent des pseudos pouvant laisser entendre qu’elles seraient d’origine maghrébine, mettent un fond de teint plus foncé que leur carnation… Elles ont constaté que beaucoup d’ados racisés les regardent et elles essaient de capter ce public en adoptant ces looks-là ou en évoquant un intérêt pour l’islam, notamment au moment du ramadan, qu’elles n’ont pas les trois quarts du temps. C’est paradoxal, parce que Le Mad Mag [une émission de NRJ 12 sur la téléréalité diffusée de 2011 à 2018] était présenté par Ayem Nour – ce qui serait inimaginable dans d’autres émissions – et que des grandes stars de la téléréalité, comme Nabilla ou Maeva, sont maghrébines. Mais cela reste des émissions très blanches, où des propos négrophobes ont été tenus, le CSA l’a dénoncé et les productions n’ont pas recadré les candidats concernés… Le racisme reste très présent.

Derrière l’apparence de modernité, dans laquelle se drapent ces émissions, vous soulignez qu’elles font la promotion d’une vision très normée de l’hétérosexualité, car le but est le plus souvent de s’accomplir dans le mariage hétérosexuel, en devenant parent… Diriez-vous qu’elles ont un fond réactionnaire ?

Ce n’est pas un fond : elles sont véritablement extrêmement réactionnaires. Quand vous voyez un personnage flamboyant comme Cristina Cordula, vous pensez au premier abord à quelque chose de très moderne. Mais toutes ces émissions mettent en avant que l’accomplissement d’une femme est de devenir mère – celles qui le sont ne cessent de répéter « Mon plus beau métier, c’est maman ». Cela met en avant le mariage comme l’accomplissement d’une vie. Nabilla Vergara, à travers ses réseaux sociaux, les émissions qui lui sont consacrées, ne va jamais mettre en avant ses business mais son mari et son fils. Elle considère que le public attend ça. Ces émissions nous disent que la femme doit attendre que l’homme ait fini de s’amuser et que l’homme doit s’amuser pour prouver sa virilité. Une fois que ceci est fait, ils doivent se mettre en couple, rester en couple, faire un beau mariage tout en blanc et faire des enfants. Beaucoup de candidates finissent leurs carrières dans Mamans & célèbres. Et il n’existe pas de Papas & célèbres.

Si la téléréalité est une « fabrique sexiste », iriez-vous jusqu’à dire qu’elle fabrique un public sexiste ?

Il faut être prudent là-dessus. La quasi-totalité des productions culturelles fabriquent du sexisme. En l’état actuel des recherches, ce qu’on sait, c’est que si on regarde un programme sexiste en étant déjà sexiste, on va être renforcé dans nos convictions. Mais on ne peut pas savoir si la simple vision des Marseillais suffit à devenir sexiste si on ne l’est pas à la base. Il est bien évident que, comme nous sommes composés de multiples strates entre ce que l’on regarde, ce qu’on lit, nos interactions, nos parents, etc., imputer notre sexisme à un seul programme, ce serait difficile. Mais ne pas l’imputer le serait aussi. Le problème, ce n’est pas la téléréalité mais le sexisme ou l’homophobie qui existent strictement partout : on le voit dans toutes les classes sociales et ce n’est pas une question de bêtise. Une téléréalité pourrait ne pas être sexiste et ne pas être homophobe, ce n’est pas l’essence du programme.

Une autre téléréalité, plus inclusive, respectueuse de chacun et de chacune serait donc possible ?

Oui, ce n’est pas le genre télévisuel qui fait le sexisme, mais la façon de le produire : le jeu des candidats, le montage, la présentation…