Présidentielle 2022 : Donner la parole aux Français, la grosse tendance des émissions politiques

DE L'OMBRE A LA LUMIERE Plusieurs programmes consacrés à l’élection présidentielle font appel à des Français pour interagir avec les politiques

Clément Rodriguez
Valérie Pécresse face à six abstentionnistes dans « Mission Convaincre »
Valérie Pécresse face à six abstentionnistes dans « Mission Convaincre » — CHRISTOPHE CHEVALIN/LCI
  • La France dans les yeux, Mission Convaincre, Elysée 2022… Nombreuses sont les émissions à inviter des Français sur leur plateau.
  • Face aux caméras de télévision, des anonymes prennent la parole face aux candidates et candidats à l’élection présidentielle.
  • Quels intérêts les chaînes et les producteurs trouvent-ils à cette mécanique ?

La France dans les yeux sur BFMTV, Mission Convaincre sur LCI, Elysée 2022 sur France 2… A quelques semaines de  l’élection présidentielle, c’est le branle-bas de combat du côté des chaînes de télé qui veulent installer « le » rendez-vous politique de la campagne. Bien qu’elles cherchent toutes à se distinguer, il y a comme un air de musique commun à toutes ces émissions : la promesse de donner la parole, à leur façon, aux Françaises et aux Français.

Et ça, c’est sans compter sur le dernier projet de Cyril Hanouna. A la rentrée, l’animateur de  C8 annonçait travailler sur une émission supplémentaire. « 200 Français qui seront installés dans un décor en forme d’agora face au candidat. Tous auront un boîtier pour voter en direct sur des questions concernant le candidat [et] ses propositions », avait-il décrit dans Paris Match. Un mélange d’interactivité et d’interaction, recette magique à l’orée de l’élection présidentielle ?

Une mécanique (presque) aussi vieille que la télé

Faire intervenir l’opinion publique dans des programmes est une ruse presque aussi vieille que la télé elle-même. En 1954, Face à l’opinion est considérée comme la première émission politique de l’histoire. A l’époque, Pierre Corval animait l’interview entre un homme politique et trois journalistes de la presse écrite. Quelques décennies plus tard, les sondages viennent s’immiscer dans le poste et, avec eux, les préoccupations des citoyens et citoyennes. Reportages, micros-trottoirs, questions téléphoniques, les gens se font entendre.

« A un moment, il y a une crise de légitimité des journalistes qu’on accuse d’être en connivence avec les politiques. Pour compenser cela, l’idée va être de faire apparaître l’opinion publique, que le public se sente représenté dans les paroles des citoyens qui vont leur sembler plus proches d’eux », indique Marie Lherault, sociologue des médias. Ainsi, en 2007, Patrick Poivre d’Arvor prend l’antenne de  TF1 avec J’ai une question à vous poser où il ne fait que passer les plats entre les personnes du public et les candidats à l’Elysée. « Patrick Poivre d’Arvor faisait peine à voir dans son nouveau costume de passeur de micro, interdit de la moindre remarque, de la moindre relance », écrivaient Les Echos.

« Interroger, critiquer ou challenger les candidats »

Par la suite, TF1 propose d’autres rendez-vous similaires tels que Parole de candidat en 2012. « Je ne pense pas qu’il y ait de mode particulière en 2022 », répond alors  David Pujadas, animateur de Mission Convaincre, lorsqu’on lui demande pourquoi autant d’émissions font appel à ce ressort cette année. « Le fait qu’il y ait des Français ne suffit pas à la définir. Notre originalité, c’est que ce sont des Français éloignés de la politique », explique le journaliste qui donne la parole à six abstentionnistes face aux candidates et candidats à l’élection présidentielle sur  LCI.

Pour Germain Dagognet, directeur des magazines d’information de France Télévisions, deux éléments justifient la multiplication des prises de parole des Françaises et des Français à la télé cette année : le  Covid-19 et l’abstention. « On s’est dit que la campagne était retardée, qu’elle ne se déroulait pas comme elle aurait dû se dérouler donc notre rôle de service public est que notre public soit présent dans l’émission et puisse interroger, critiquer ou challenger les candidats », précise-t-il.

La personnification plus que la représentativité

Présentées d’abord comme un « panel » selon un premier communiqué de presse, les cent personnes qui prendront part à Elysée 2022 ce jeudi soir sur  France 2 ne remplissent finalement pas ces conditions. « Le mot “panel” répond à une définition sondagière, ce ne sera pas le cas en ce qui nous concerne. Nous, ce sera plus une communauté de Français qui ne répondent pas à des critères de représentativité », souligne Germain Dagognet. En revanche, contrairement à ses concurrentes, l’émission ne leur tendra pas directement le micro. Si on les verra à l’antenne, les pensées des téléspectateurs et téléspectatrices seront adressées aux équipes de production de l’émission. Lorsque l’un ou l’une d’entre eux auront une question, elle pourra être posée par Laurent Guimier. Une manière différente de « rapprocher les Français du débat politique ».

En écartant l’option d’un panel, Elysée 2022 mise sur la personnification plus que sur la représentativité. « On est sur la quête d’identification, avance Marie Lherault. Les personnes choisies sont de bons candidats. On a une sélection de bons clients, des gens qui ont des opinions, savent les exprimer et une forme de télégénie. De fait, ce n’est pas représentatif de l’ensemble des Français. »

Contrebalancer la méfiance envers les médias ?

Un dialogue direct entre citoyens et politiques, l’idée pourrait également servir à tempérer la défiance qu’une partie du public exprime envers les journalistes. « Ce n’est pas par rapport à cette défiance que se situe l’insertion de Français dans un dispositif d’émission comme celle-là, contredit David Pujadas à propos de Mission Convaincre. C’est simplement dans la variété des registres et des couleurs que doit incarner une émission politique. »

Pourtant, dans ces choix éditoriaux, « on a la volonté de sortir de l’entre-soi entre les hommes politiques et les journalistes politiques, constate Marie Lherault. Bien sûr, tout ça est artefactuel puisque la rédaction va définir qui va se charger de quelles thématiques ». Sur le papier, on pourrait donc croire que les questions posées collent aux préoccupations d’un grand nombre de citoyens et de citoyennes. Mais ce serait oublier les coulisses de la fabrication de l’émission en elle-même, orchestrée par les chaînes.

Pour contrer ce sentiment, Elysée 2022 parie sur des visages familiers des téléspectateurs et téléspectatrices :   Claire Chazal, Patrick Cohen ou encore Hugo Clément. « Ces journalistes ont une crédibilité auprès du public parce qu’ils traitent depuis longtemps de certaines questions », assure Germain Dagognet. Seules les audiences détermineront si le public s’attache plus à la crédibilité ou à l’identification.