« Unplanned » : C8 est-elle sur le chemin d’une « catholisation » en diffusant ce film anti-avortement ?

TELEVISION Ce film sera diffusé au lendemain d’une journée très catholique sur C8

Clément Rodriguez
— 
« Unplanned » suscite la polémique
« Unplanned » suscite la polémique — SAJE DISTRIBUTION
  • Ce lundi 16 août, C8 diffusera Unplanned en prime time, un film anti-avortement, fruit d’un travail mené par des mouvements évangélistes aux Etats-Unis.
  • La veille, la chaîne aura proposé une journée spéciale inaugurée par la retranscription de la messe du 15 août suivie de fictions consacrées aux grandes figures du catholicisme.
  • Cette programmation en plein cœur de l’été est-elle le signe d’un changement éditorial à venir pour C8 ?

Le bulletin des programmes de C8 pour les jours à venir a de quoi surprendre. Dimanche, l’un des « temps forts » de la chaîne sera, pour la première fois, la retransmission de la messe du 15 août en direct de Cotignac. Le reste de la journée mettra à l’honneur la religion catholique avec une série sur Jean-Paul II puis une autre célébrant Mère Teresa. La journée se terminera avec le téléfilm Saint Philippe Néri, biopic sur la vie de ce prêtre du XVIe siècle.

La programmation de plusieurs films et séries thématiques à l’occasion de la fête de l’Assomption sur C8 déconcerte mais ne stupéfie pas. À l’inverse de la diffusion d’Unplanned, le lendemain à 21h05. Dans un communiqué, la chaîne annonce la couleur : le film « a suscité la polémique en adoptant le point de vue des militants anti-avortement. »

Autour de la caméra, des évangélistes

On y découvre l’histoire d’Abby Johnson, ancienne directrice d’une clinique d’un planning familial, qui raconte avoir vécu un « éveil spirituel » après avoir assisté à un avortement. Sorti le 29 mars 2019 aux Etats-Unis, le long-métrage a été un réel succès puisqu’il a engendré plus de 8,6 millions de dollars de recettes en Amérique du Nord une semaine après sa sortie. Quid de sa réception sur une chaîne nationale ? « L’export de ce type de films en France est un peu inédit, avance Salomé Hédin, doctorante spécialisée dans la communication des mouvements pro-vie en France. Dans les réseaux militants anti-avortement, c’est un film qui tourne et qui a été visionné par des militants. »

Aux Etats-Unis, le film est distribué par Pure Flix, une société de production liée au christianisme évangélique. Cary Solomon et Chuck Konzelman, les deux scénaristes et réalisateurs, expliquent eux-mêmes sur le site officiel du long-métrage que « l’avortement n’est pas un péché impardonnable » et que « le Seigneur offre miséricorde, grâce et pardon qui conduisent à la guérison et à la restauration de l’identité. » En France, Saje Production, un distributeur spécialisé dans la diffusion de films d’inspiration chrétienne, s’occupe de Unplanned.

« C’est un film produit par les évangélistes, un mouvement très engagé dans ce que l’on appelle la religion publique, c’est-à-dire une présence affirmée de la religion dans les sphères politiques et médiatiques », observe Mihaela-Alexandra Tudor, maîtresse de conférences spécialisée dans le domaine de la religion et des médias. Si la question de la propagande peut surgir au premier abord, « on voit cette tendance des évangélistes à participer de manière active à la défense de certaines orientations pro-vie à travers les médias et les productions de la culture populaire », ajoute-t-elle.

Droitisation ou catholisation ?

D’après Mihaela-Alexandra Tudor, la programmation d’un tel film en prime time sur une grande chaîne française est également le résultat de la globalisation « et donc de l’importation d’une autre manière de voir le rôle de la religion et de la laïcité dans la société. La chaîne de Bolloré table sur la crise de la pratique de la laïcité en France. » Récemment, par exemple, le projet de loi visant à lutter contre le « séparatisme » a remis ce débat en évidence.

Outre le fait que des courants évangéliques se sont installé en France et ont apporté une vision de la société qui n’est pas spécifique à la culture française en termes de laïcité, la diffusion de Unplanned « vise aussi à récupérer un agenda citoyen qui table sur les sujets et thèmes en lien avec la valorisation du patrimoine et de la tradition chrétienne », remarque Mihaela-Alexandra Tudor. Des thématiques « observables dans les discours politiques conservateurs ou plus à droite. »

Peut-on dire pour autant que C8 sera bientôt une chaîne ancrée politiquement à droite à partir de cette rentrée ? « Ce n’est pas une droitisation mais une catholisation de la chaîne parce que le sujet n’est pas de droite ou de gauche mais vraiment religieux », constate Salomé Hédin. Grâce à cette belle fenêtre de promotion à 21 heures, la chaîne permet donc à certains groupes catholiques de se mettre sur le devant de la scène tout en légitimant à nouveau leur présence.

Quand l’alternatif se mélange au mainstream

Dès les premières minutes de Unplanned, le public découvre le moment de la « révélation » du personnage principal. Dans une clinique, Abby Johnson assiste à l’extraction d’un fœtus par aspiration. Sur l’écran d’échographie, il semble se débattre et finit par être retiré. La scène est entrecoupée de plans de l’héroïne avec les larmes aux yeux. « L’image du fœtus est omniprésente dans l’imagerie de la communication des groupes militants anti-IVG », note Salomé Hédin. Ce qui est plus étonnant, en revanche, c’est que ce genre de scènes se retrouvent diffusées à une heure de grande écoute à la télévision française. « L’avortement est considéré comme un sujet tabou sur les chaînes mainstream, explique la doctorante. C’est pour ça que [la diffusion sur C8] va annoncer un tournant. »

« Cette programmation vise à récupérer des publics plus conservateurs, désenchantés par les médias mainstream », ajoute Mihaela-Alexandra Tudor. Cette diffusion serait donc l’expression d’une tendance, celle qui consiste à proposer un modèle moins institutionnalisé à des personnes lassées du système. « On voit des figures comme Eric Zemmour ou Michel Onfray qui polarisent, continue la maîtresse de conférences. C8 se construit sur cette polarisation pour fidéliser et pouvoir ensuite influencer ces publics qui revendiquent les valeurs traditionnelles et la culture traditionnelle chrétienne pour l’élection à venir. »

Pour le CSA, une question de « liberté éditoriale »

À l’annonce de sa diffusion, la question autour de la promotion d’un film qui fait la part belle à l’entrave à l’interruption volontaire de grossesse, alors qu’il s’agit d’un délit en France, est soulevée. Le CSA, lui, n’intervient pas dans la programmation des chaînes. « Plus on banalise ce genre de pratiques, plus ça peut inciter des personnes », avertit Salomé Hédin.

Joint par 20 Minutes, le gendarme de l’audiovisuel indique que « c’est la liberté éditoriale des chaînes de décider de programmer une fiction comme celle-ci ». Quant à eux, si les téléspectateurs et téléspectatrices décident de saisir le CSA, ce dernier vérifiera alors que la chaîne a respecté ses obligations légales, réglementaires et conventionnelles, comme il le fait à chaque fois qu’il est alerté par le public. Contactée, C8 n’a pas été en mesure de répondre à nos questions.