« Océan » : « Je voulais montrer d’autres vécus et que la transidentité ne suffit pas à résumer une personne »

INTERVIEW Océan évoque pour « 20 Minutes » la saison 2 de sa web-série documentaire, sous-titrée « En inflitré.e.s », mise en ligne jeudi sur France.tv Slash

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Le comédien et réalisateur Océan dans l'épisode 7 de la deuxième saison de sa web-série documentaire, Océan.
Le comédien et réalisateur Océan dans l'épisode 7 de la deuxième saison de sa web-série documentaire, Océan. — Capture d'écran France.tv Slash
  • Il y a deux ans, Océan racontait les débuts de son parcours de transition dans une web-série documentaire disponible sur France.tv Slash.
  • La saison 2, composée de 12 épisodes a été mise en ligne sur la même plateforme jeudi.
  • A l’occasion de cette nouvelle saison, le comédien et réalisateur, a recueilli les témoignages de personnes trans, intersexes ou non binaires. Chaque épisode aborde un thème particulier tel que le racisme, le handicap ou le rapport à la mère.

En 2019, Océan racontait sa transidentité et le début de sa transition dans les dix épisodes de sa web-série documentaire disponible sur France.tv Slash. Ce jeudi, le comédien et réalisateur poursuit son récit avec une nouvelle saison sous-titrée En infiltré.e.s. S’il continue d’évoquer son parcours personnel, le quadragénaire parisien, donne à entendre d’autres voix et autant de vécus différents. Chacun des douze épisodes aborde un angle particulier tels que, entre autres, le racisme, le handicap, la sexualité, la grossophobie médicale ou l’intersexuation.

Dans la saison 1, vous racontiez les débuts de votre parcours de transition. Dans cette saison 2, vous allez à la rencontre d’autres personnes trans, intersexes ou non binaires. Il y a une continuité ?

Oui, c’est, d’une part, la suite de mes aventures. Il m’a semblé plus intéressant de parler de ce qu’il se passe quand on est féministe radical comme moi, et qu’on a un passing, c’est-à-dire qu’on se retrouve à être perçu comme un homme cisgenre [non trans] dans l’espace public. Mais j’avais surtout envie de montrer qu’il y a plein de parcours différents, d’autres vécus, que la transidentité ne suffit pas à résumer une personne et que cela peut interagir avec d’autres oppressions systémiques. Après la saison 1, beaucoup de gens se sont dit : « Ah, alors c’est ça être trans ». Alors que non, pas du tout. J’ai un parcours atypique du fait de mon âge, d’être très privilégié, d’être blanc, d’être bourge, d’être déjà connu. Quand j’ai fait mon coming-out trans, j’ai reçu beaucoup d’amour, ce qui n’est pas forcément le cas de quelqu’un qui transitionne dans son coin.

Dans l’un des épisodes, Sorour, artiste non-binaire, vous fait d’ailleurs part de ses critiques au sujet de cette première saison…

Sorour me dit : « Je me suis senti invisibilisé dans tout ce que tu étais visible. » Je trouve son reproche intéressant. En réalité, je n’y suis pour rien dans le sens où ce n’est pas moi qui fait la loi sur les médias. Ils aiment avoir un exemplaire, le plus rassurant. Moi, j’ai un passing, sans véritable marqueur du féminin, c’est quelque chose qui peut être valorisé. J’ai gardé ce passage parce que c’est bien de montrer que ce n’est pas parce qu’il y a un trans visible que tout le monde va être content. Cela peut être aussi une forme d’invisibilisation d’autres parcours, de personnes plus précaires, non-blanches, non-françaises, non-binaires. Puisque les médias ne s’intéressent pas à ces parcours qu’ils comprennent moins, j’ai voulu profiter de la lumière faite sur moi pour la rediriger vers les autres. Pour la saison 1, je n’étais pas forcément capable de faire autre chose que de filmer mon intimité, c’était déjà beaucoup d’émotions. Les « reproches » qui m’ont été faits avant le tournage ont aussi été des moteurs de réflexion et d’élaborations de stratégie pour amener une image plus riche et complexe des transidentités.

Le fait d’écouter ces reproches, de faire son auto-critique et de se remettre en cause, cela participe au travail dit de « déconstruction » dont vous parlez en fil rouge de cette saison et qui n’est jamais fini. Par exemple, vous reconnaissez-vous même avoir intégré des préjugés grossophobes…

On baigne dans une culture grossophobe, raciste, sexiste, validiste. Si on n’est pas concerné, on intériorise tout cela, malheureusement. Et ce n’est pas parce que l’on est concerné par une discrimination qu’on est parfait. Dans cette saison, j’ai tendance à me ridiculiser un peu en forçant le trait de mon personnage dans mes maladresses. Les gens qui regardent peuvent s’identifier à moi, avec leurs préjugés : il y a quelque chose d’assez doux, bienveillant, c’est un processus de déconstruction collective. J’ai beaucoup appris en faisant cette saison 2. Quand je demande à David, qui est en fauteuil, si le pire pour lui est le validisme ou la transphobie et qu’il me répond que c’est de loin le validisme, je suis très étonné parce que j’ai l’impression que les gens connaissent mieux le handicap que la transidentité. C’est hyper intéressant, c’est une chose à laquelle je n’ai pas forcément pu penser parce que je ne suis pas concerné.

Vous parlez de déconstruction collective. A quel public vous adressez-vous ?

Je connais un peu mon public de la saison 1, donc je me base là-dessus. Mon premier moteur est de donner de la visibilité à la communauté et aux personnes concernées. On n’a pas vu à la télé beaucoup d’hommes trans noirs, ni de personnes non-binaires qui ont émigré en France ou de personnes trans en fauteuil et cette visibilité est capitale à mon avis. Je veux aussi m’adresser au plus grand nombre. Dans le public de la saison 1, il y a beaucoup de gens qui n’y connaissaient rien, n’étaient pas concernés et étaient justes curieux, qui se veulent alliés. J’espère qu’ils vont suivre la saison 2 pour continuer ce travail de déconstruction. Les gros fachos transphobes ne regarderont pas parce qu’ils ne veulent pas en savoir plus et veulent rester sur leurs préjugés. Je m’adresse à des gens a priori bienveillants et curieux.

Vous évoquez plusieurs notions, tel que le privilège blanc, qui peuvent faire figure d’épouvantail, notamment dans la période actuelle, très crispée. C’est délicat de faire de la pédagogie sans s’aliéner une partie du public ?

On n’est pas dans un truc de donneur de leçon. On s’attache à des personnes qui sont hyper émouvantes et ne font que raconter ce qu’elles vivent. C’est pédagogique mais pas didactique, c’est-à-dire qu’on n’est pas là à expliquer comment se comporter ou ce qu’il ne faut pas dire. On a juste des personnes qui témoignent de leurs propres parcours et c’est ça qui est le plus efficace, je pense. Les témoignages suscitent une empathie qui permet de faire un travail sur soi.