« Notre-Dame de Paris » sur TMC : « Les pompiers nous parlaient du feu comme d'un monstre, un dragon », rapportent Jules et Gédéon Naudet

INTERVIEW Après leur série documentaire donnant la parole aux témoins des attentats du 13 novembre 2015, les frères Jules et Gédéon Naudet reviennent avec un film sur l’incendie de Notre-Dame de Paris

Propos recueillis par Clément Rodriguez

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La flèche de Notre-Dame de Paris s'effondre, le 15 avril 2019
La flèche de Notre-Dame de Paris s'effondre, le 15 avril 2019 — MALLET THIERRY/SIPA
  • Le 15 avril 2019, un incendie détruit la charpente de Notre-Dame de Paris.
  • Ce mardi soir, TMC diffuse un documentaire réalisé par Jules et Gédéon Naudet qui tendent leur micro aux acteurs et aux spectateurs de l’événement.
  • « C’était la première fois qu’un pompier nous parlait du feu comme d'une entité vivante », dévoilent les deux frères à 20 Minutes.

Le 15 avril 2019, Jules et Gédéon Naudet étaient à New York. Comme une bonne partie du globe, les deux frères ont suivi, en direct depuis leur ordinateur, l’incendie de Notre-Dame de Paris. S’ils ont été « profondément affectés » par cet événement, les réalisateurs ont surtout été très surpris par l’émotion qu’ont provoqué les flammes autour du monde et notamment aux Etats-Unis, où ils vivent. « On sentait que les Américains étaient profondément choqués et on ne comprenait pas pourquoi », racontent-ils à 20 Minutes. Ce soir, TMC diffuse leur documentaire inédit dans lequel la parole est donnée aux acteurs et aux plus proches spectateurs du drame.

Pourquoi faire un documentaire sur l’incendie de Notre-Dame de Paris ?

Jules Naudet : Avant tout, on a parlé à nos amis les pompiers dans les semaines qui ont suivi et qui nous ont raconté les histoires de l’intérieur. Il y avait des histoires extraordinaires qu’on n’avait pas entendues, c’était la première envie. Ensuite, il y a cette lueur d‘espoir qui est encore plus là de par le fait qu’il n’y avait pas de perte de vie humaine, contrairement au 11-septembre ou au 13-novembre. C’était un exemple fantastique de pouvoir raconter cette histoire tellement belle sur des gens qui nous fascinent.

Là encore, c’est donc l’humanité que vous avez voulu mettre au cœur de ce documentaire ?

J. N. : Ce qui nous fascine chez les pompiers, c’est qu’à la base, ce sont des gens ordinaires qui font des choses extraordinaires dans un moment hors du commun. C’est ça, pour nous, l’héroïsme. Mais en même temps, quand on creuse, derrière cet uniforme, il y a un père, une mère, un mari, une femme, un fils, une fille. C’est ça qui renforce ce courage, se dire que ce sont des gens comme nous mais qui arrivent à se surpasser et à faire quelque chose d’étonnant.

Gédéon Naudet : Les pompiers sont extraordinaires parce que ce sont des combattants, des chevaliers plein de courage mais il y a aussi un autre niveau qui est pour nous très important : ce sont des chevaliers contre le cynisme. Depuis le 11-septembre, on fait des documentaires uniquement contre le cynisme qui essaye constamment de rentrer dans nos vies, dans nos peaux, qui salit tout, qui met le doute chez tout le monde. C’est vrai que les pompiers, pour Jules et moi, ce sont des gens qui disent au revoir à leur mari, à leur femme et leurs enfants chaque matin sachant qu’ils peuvent ne pas rentrer. Ils sont prêts à se sacrifier donc ça, déjà, c’est une notion complètement dingue. Mais il y a le symbolisme pour Jules et moi qui est tellement important. Malgré eux, ce sont parmi les plus beaux combattants contre le cynisme aujourd’hui.

On voit des plans au drone, des vidéos filmées au smartphone, des images tournées à l’épaule et même des illustrations animées. Comment le travail de collecte des images s’est-il fait ?

J. N. : Ce genre de documentaire, c’est une petite colonie de vacances qui se forme avec des gens qui ont énormément de talent. Pour retrouver les images, on a une personne en particulier qui est avec nous depuis plusieurs projets, Morgane Barrier, dont le travail est de rechercher toutes ces images. Elle a frappé porte-à-porte sur l’île de la Cité, l’île Saint-Louis et tous les alentours pour trouver toutes ces pépites. Les pompiers ont filmé des images, ils ont des équipes de cameramen, l’Elysée avait filmé également, la préfecture de police aussi avec des images au drone. On voulait surtout pouvoir donner des repères géographiques, parce que c’est vrai que si on ne connaît pas Notre-Dame, on s’y perd. Et Gédéon a trouvé ces deux personnes extraordinaires.

G. N. : La maison de production qui nous a aidés à faire le film nous a mis en contact avec Jean-Paul et Jean-Sébastien Schifrine, un papa et son fils qui sont dessinateur et animateur. C’est la première fois que le père et le fils travaillaient ensemble. Le papa faisait des dessins un peu intemporels de Paris avec ses toits et le fils est un fou furieux d’animation sur ordinateur. Pour ce projet, ils ont décidé de travailler ensemble et ça a été extraordinaire.

Même si l’incendie est dramatique, peut-on dire que vous avez abordé la confection de ce documentaire d’une autre manière que ceux à propos du 11-septembre et du 13-novembre ?

J. N. : Ça a mis moins de temps car ça a été plus simple de contacter les gens de par le fait que les pompiers sont une organisation. Et surtout, il n’y avait pas cette perte de vie humaine qui est beaucoup plus compliquée à traiter parce qu’on veut être sûr que chaque image correspond, qu’on n’offense personne, qu’on a parlé à tout le monde. Si on parle des derniers moments d’une vie, il y a une très grande responsabilité. Là, il y a la responsabilité de bien raconter les faits mais c’est plus simple et moins lourd émotionnellement pour les gens qui racontent et pour nous, pour se plonger dedans.

Est-ce qu’il y a une chose qui vous a particulièrement surpris durant la confection de ce documentaire ?

G. N. : De premier abord, on ne pense pas aux pompiers comme des grands poètes et là, ils nous ont parlé de façon extraordinaire de leur relation avec le feu. C’était la première fois qu’un pompier nous parlait du feu comme d’une entité vivante. Ils nous en parlaient comme d’un monstre, un dragon. L’image du pompier a encore changé dans notre tête, ce n’est pas simplement un homme ou une femme moderne mais c’est aussi quelque part une espèce de chevalier avec cette vision du dragon fantasmagorique. Ça, c’était la première fois. On s’aperçoit en fait que les militaires ont une relation avec le feu presque médiévale.

Quand vous menez vos entretiens, devez-vous relancer les intervenants ou est-ce que vous leur dites juste « racontez-nous » ?

J. N. : C’est un mélange des deux. Il y a des gens prêts à parler plus facilement que d’autres. Pour certains, on les lance en leur disant « voilà, c’est le matin, comment se passe la matinée ? » On peut ne pas les interrompre pendant deux heures et ensuite on va revenir sur des moments précis. C’est là où, avec Gédéon, on est cette espèce de créature bizarre, un corps avec deux têtes. Moi, je fais les interviews et lui note les questions et me relance. C’est très complémentaire.

G. N. : Jules fait les interviews dans un setting très bizarre pour les gens, qui les impressionne et les terrifie dans les cinq premières minutes. On les met dans une pièce complètement noire, toute l’équipe est derrière un énorme drapeau noir. Tout ce qu’ils ont en face d’eux, c’est le téléprompteur où ils voient simplement un écran avec la tête de Jules, comme un Zoom ou un FaceTime. Il y a une caméra derrière l’écran et c’est pour ça qu’au résultat, les gens regardent directement l’audience dans les yeux.

J. N. : Ces interviews sont très longues parce qu’elles peuvent durer trois, quatre ou cinq heures pour certains. Ils sont totalement coupés du monde au niveau du son, de la lumière, ils ne voient ni les caméras, ni les techniciens. Ça devient un peu une séance de thérapie, ça devient plus facile de se replonger dedans minute par minute de ce qu’ils ressentaient, ce qu’ils entendaient. C’est une technique assez efficace qu’on a voulu développer sur plusieurs projets et ça permet vraiment de libérer les gens une fois qu’ils sont en confiance, de parler plus librement.